LE BOIS DE LA VILLEGOXTHIER
Le bois de la Villegonthier Ktait en vente l'an dernier.
Plus d'un gros bonnet de la ville
En secret voudrait l'acheter.
L'un d'eux, Germain, banquier habile
Pour aller seul le visiter,
Part le matin d'un pied agile.
Le bois de la Villegonthier Était en vente l'an dernier.
Il rencontre , en un lieu sauvage ,
Un étranger, crayon en main.
Qui prend un plan du paysage :
« C'est un rival! » se dit Germain, —
Non : c'est un peintre de passage.
Le bois de la Villegonthier Etait en vente l'an dernier.
Il aperçoit la silhouette
D'un homme qui marche à l'écart.
CHAXSOXS XOLVELLES, \'29
u C'est quelque rival qui me guette! ■; Non; c'est un malheureux vieillard Qui fait du bois mort en cachette.
Le bois de la Villegonthier Etait en vente l'an dernier.
Il effraye ime tourterelle.
A son approche un homme a fui :
u C'est un rival en sentinelle ! '' — Non ; une femme est près de lui ; Il cueillait des fleurs pour sa belle.
Le bois de la Villegonthier Etait en vente l'an dernier.
Allons ! banquier, achète , achète ; Mais, pitié pour le malheureux, Grâce pour 1 homme à la palette.
Et grâce pour les amoureux Qui vont cueillir la violette.
Le bois de la Villegonthier Etait en vente l'an dernier.
130 r. rSTAVF, \ AI) AID.
L'HOMME AU MIHOIK.
L'été dernier, en voyafje.
J'eus pour compagnon Un certain grand personnage
Dont je tais 1^ nom.
Bien qu'il eut un parfum d'ambre
Et de dignité , Je fus son voisin de chambre
Sans trop de fierté.
Quoiqu'on le prit pour un prince
Suivi d'un valet, La cloison était fort mince
Qui nous isolait ;
Si bien que, sans y prétendre.
Et comme en rêvant, De mon lit je pus entendre
L'entretien suivant :
ù Bonjour, toi, le seul que j'aime (C'est lui qui parlait).
CHAXSOXS \ OU V ELLES. 131
Alon complice , autre nioi-iuème , Causons, s'il te plaîi.
:) Tu me vois dans l'allégresse
Lorsque je te vois.
Il faut que je te confesse
Une bonne fois.
' Tu sais imposer au monde ,
Homme sérieux , Par ta morgue et ta faconde.
Que peut-on de mieux?
') Tu sais porter haut la tète
Comme un baldaquin ; Mais tout bas, moi, je te traite
Do Geffé coquin.
:' Tu servis sans trop de honte
La France et le roi; Mais tu sais qu'en fin de compte.
Ton pays, c'est toi.
) Tu veux maintenant la gloire
Du parfait chrétien ; Tu fais semblant de tout croire
Et ne crois à rien.
1 Voici pour toi la morale Et le droit canon :
Fuir avec soin le scandale, Mais, le reste, non.
» Tu rends les femmes aimables
Kn les courtisant, Et les hommes favorables
En les méprisant.
» Un mari veut qu'on remploie Dans quelque bureau :
C'est sa femme qu'il t'envoie, Un joli morceau.
» Tu n as pas les ridicules Des yens trop rangés,
X'ayant guère de scrupules Xi de préjugés.
» Quelquefois, vrai, je t'admire
Sans te regarder; Mais te regarder sans rire ?
C'est trop demander.
!) Monsieur, ornez-vous la télé De ce blanc clocher.
Votre couverture est faite ; Allez vous coucher. >'
Ainsi finit la semonce.
Alors j'attendis
CHAXSOXS XOUVELLES. 133
Quelle serait la réponse ; Plus rien n'entendis.
En pareille conjoncture , Qu'eussiez-vous fait? Moi,
Je mis l'œil à la serrure, Et je me lins coi.
Mais voilà ce qui m' étonne Encore aujourd hui ,
C'est que je ne vis personne.
Personne que lui.
Pour résoudre ce problème ,
Je dus concevoir Qu'il se parlait à lui-même
Devant son miroir.