SIR VENTE CONTRE GUV, SEIGNEUR DE CAVAILLON, — BONHOMME, BONHOMME
Il y a quelques années, une troupe de mimes anglais, qui débuta à Paris sans succès, me causa une des plus vives joies que j'aie jamais éprouvées à la représentation d'un ballet. Au milieu d'un paysage pittoresque un grand mât était dressé , bariolé et semblable à nos mâts de réjouissances publiques où sont suspendus des montres, des timbales, des couverts d'argent et des pâtés. La bande turbulente, Arlequin, Clown, Polichinelle, Cassandre, Colombine, n'eut pas plutôt aperçu ce mât qu'elle s'empara des rubans qui pendaient au-dessous de la couronne suspendue. Alors eut lieu une ronde frénétique entremêlée de grimaces, de cris, de chants, comme seuls savent en pousser les Anglais dans la pantomime : la bande tournait autour du mât en croisant les longs rubans de couleur différente, toujours en saulanl, en dansant, en criant, et les rubans se disposaient en losanges, en cœurs, en grecques, en ronds, en mille dessins variés de forme et de couleurs. Je m'enthousiasmai tellement pour cette danse anglaise, que je l' allai revoir cinq fois de suite. Hélas ! plus nous allons et plus nous nous apercevons que nous ne savons rien. Cette danse si caractérisliquement anglaise, était uue danse provençale. Je l'aurais volontiers appelée la danse du parler, et c'est la danse de Y olive/le, aujourd'hui presque entièrement perdue.
On ne la danse plus guère que dans quelques contrées du littoral de la Méditerranée, et notamment à Signes, bourg considérable situé sur le revers de la fameuse montagne de la Sainte-Baume, à six lieues de Marseille. A Signes, siégeait autrefois une cour d'amour.
Il faut assister aux fêtes patronales des villages de la Provence, que les habitants appellent des Irins, des roumavagis ou des roumeiragis , pour sentir la gaieté vive qui les anime. Ces fêtes sont annoncées la veille, cl même plusieurs jours d'avance, par le son du galoubet et du tambourin.
La danse des olivettes s'exécute au son du tambourin et du galoubet, pendant les fêles dont nous venons de parler. Une longue perche ornée de rubans de différentes couleurs est tenue par un homme, autour duquel se groupent aillant de danseurs qu'il y a de rubans. Chaque danseur porte un pourpoint ou gilet étroit, et une culotte large et à grands plis, comme chez les peuples du Levant. La culotte, le gilet et les souliers, blancs, sont également enrubannés.
A mesure qu'un ruban tombe du haut du mai , un des danseurs le prend ; il le tient d'abord de la main droite, puis de la gauche, tant que la danse dure; et la danse ne finit que lorsque tous les rubans ont élé, l'un après l'autre, tressés autour du niai et délacés en cadence. La danse se compose donc de deux parties : dans la première, tous les danseurs se tiennent en rond et se balancent à droite et à gauche; puis chacun d'eux passe successivement face à face et dos à dos contre tous les autres. Les figures de la première partie ne se terminent que lorsque tous les rubans se trouvent entièrement tressés, et forment
une espèce de losange où toutes les couleurs sont bien marquées. Dans la seconde partie, on danse en sens inverse, et l'on suit une marche tout à fait contraire à celle de la première; c'est ainsi que la tresse de rubans se déroule insensiblement et finit par se détacher tout à fait. Cette danse demande une grande attention, car la moindre inadvertance empêcherait le délacement.
A défaut d'une notice spéciale, quelques ligues devaient être réservées au Comtat d'Avignon dont la capitale a été chantée dans presque toute l'Europe. Les archéologues ne sont pas souvent satisfaisants dans leurs théories sur les faits et sur leur immense popularité. Comment expliquer pourquoi le Pont d'Avignon a servi de motif de chanson à tous les enfants qui sautent? Voilà le difficile. Un homme de beaucoup d'esprit et de science m'a pourtant donné la solution du problème qui me tracassait. Le pont d'Avignon fut construit entre le onzième et le douzième siècle, et il émerveilla tellement les esprits que la chanson s'en répandit dans toute l'Europe :
Sur le pont d'Avignon, Belle Rose (bis), a fait Sanson.
Belle, entrez dans lu danse, Regardez comme l'on danse, Faites un tour, demi-tour, Embrassez tous vos amours.
Certainement ce texte n'est pas le texte primitif; mais, content de l'interprétation, je céderai aux archéologues méridionaux l'honneur de retrouver le premier texte , les laissant se perdre dans les nombreuses variantes qui en ont été faites eu France et à l'étranger, car aujourd'hui encore dans la Suisse vaudoise on chante :
Sur le pont d'Avignon, J'ai ouï chanter la belle
Je ne veux pas quitter Avignon sans donner le texte, la musique et la traduction d'une chanson très-ancienne, chantée par les enfants quand il pleut. Ce petit thème naïf cl sauvage (il est composé de deux notes) finit par une quinte, et il n'offrira certainement rien d'attrayant aux chanteurs de romance; mais en le comparant aux mélodies primitives des anciens, aux chants des peuplades barbares, on sera frappé de l'accent uniforme qui fait que l'enfant et le sauvage s'expriment presque identiquement dans leurs manifestations de chant, alors que la civilisation n'a pas encore posé sa griffe sur leurs sentiments.
Ploou, ploou, ra-ba-gnoou la ga - li - ne co - que moun-te
su la ro - que, de la ro-que su lou ban, lait un ioou tou blan.
Il pleut, il pleut, la poule moule sur la roche, de la roche sur le banc, fait un OMif tout blanc, ainsi chantent les enfants d'Avignon.
Ah! l'aronde, vole, vole, vole, chaulent ceux de Bourges. L enfant s'occupe plus que l'homme des choses de la nature.
ClIAMI'PI.KWtV.