ALSACE
LE JARDIN'. LE DIABLOTIN. LA CHANSON Dl HANNETON.
Quoique l'Alsace soit française ( on l'a vu par le rôle que ses lils vaillants ont joué dans nos guerres ih; la République et de l'Empire) , il restera longtemps au fond de son essence deux éléments bien distincts : l'élément suisse et l'élément allemand; Haie d'un coté, Bade de l'autre. Les chansons de Hebel se chantent encore partout, c'est l'influence bàloisc. Qui ne connaît maintenant les poésies domestiques du doux ministre prolestant que la traduction s'est efforcée de rendre, malgré les difficultés du patois allémanique? Depuis dix ans, Hebel et Burns ont ou une certaine influence sur la poésie française, et n'ont pas peu contribue à rappeler les poêles au culte de la nature dans sa simplicité. Un peuple qui aime Hebel est un peuple gai, souriant, heureux. Toujours j'ai été saisi par cette idée en traversant la pittoresque ville de Strasbourg. Chacun nie semblait mener une vie facile; cela se voyait au calme des physionomies. Pour l'influence badoise , ce sont des valses qui arrivent de l'autre côté du Rhin avec leur rhythme délicat et amoureux. Lne clarinette et un trombone en petite casquette verte, il y a là une heure poétique à passer, malgré la pauvreté de l'orchestre.
Qui n'a rencontré, en province, un petit groupe de musiciens, les yeux bleus, le teint rose, les cheveux jaunes, quelquefois accompagnés de femmes à grosse taille courte, soufflant bravement dans un cor, et accompagnant la clarinette ou la trompette à pistons? Cinq musiciens forment un orchestre complet où, à travers les mélodies faciles de ces valses naïves, on retrouve un souvenir des poétique:; inspirations de Lanner et de Johann Strauss. Ce sont de simples paysans de la campagne qui avoisine le Rhin allemand.
M. Wekerlin, Alsacien d'origine, me conGrme dans ces idées sur l'influence allemande, qui ne permet guère à nos sautillants et spirituels airs d'opéra-comique de pénétrer dans les cabarets de chanteurs.
Le dialecte du Bas-Rhin est moins dur que celui du Haut-Rhin ; tous deux sont des patois allemands si corrompus, que les Allemands de l'Allemagne ne les comprennent pas toujours.
Les chansons de Hebel s'adaptent presque foules sur trois ou quatre mélodies langoureuses ; on les chante plus particulièrement dans la partie du Haut-Rhin avoisinant Râle, appelée Sungau. L'une des plus célèbres, le Veilleur de nuit, est un récit qui se termine par une phrase assez mélodique.
Quoique les romances françaises soient facilement retenues par l'organisation musicale des Alsaciens, les chansons allemandes y jouissent d'une plus grande popularité'.
La poésie populaire devait fleurir sur un terrain si voisin du pays des lieds. Un effet, coexiste nombreuse et elle a tente déjà plus d'un bon esprit; témoin Auguste Slôber, qui a publié une excellente brochure sur la poésie populaire en Alsace, dont je veux traduire quelques couplets pour montrer comment le réalisme se mêle par là, ainsi qu'au delà du Rhin, aux objets les plus poétiques.
Lue bcrciusc devrait toujours cire en tète d'un travail sur les poésies populaires : e'esl le premier chant qui frappe les oreilles de l'homme. Voilà une berceuse alsacienne :
Une poule et un coq, — Le sermon commence ; — Une vache et un veau, — Le sermon rsl à moitié ; — Un chat et une souris, — Le sermon est fini. — Voilà une souris qui se sauve, — Celui qui l'attrapera — N'a qu'à s'en faire un grand, — Grand bonnej de fourrure.
Une chanson à danser est aussi simple que celte berceuse
Saule, Marinclle, saule, M. u nu lle, — Viens, nous allons danser; — Prends un petit morceau île pain et de fromage, — Fourre-le dans la panse, — De la panse dans le sac, — Donne-moi une prise de tabac.
La chanson des beignets a le charme, qui n'a pas besoin d'être défini , de mélanger les fleurs et la cuisine ; mais elle perd à ne pas être chantée :
Des violettes, des roses, des (leurs, — Xous chantons pour les beignets. — Les beignets sont frits. — Xous entendons craquer lu poêle. — Le maître a une belle tille, — Elle a 1rs cheveux bien tressés. — Xous entendons remuer les plats. — La dame va nous apporter des beignets, — Donnez-nous des beignets, — Donnez-nous des beignets. — Bonheur et bénédiction pour la maison du maître.
C'est une sorte de chanson de la part à Dieu, telle qu'il s'en chante dans diverses provinces; mais il ne faudrait pas croire que cette réalité, farcie d'idéalité, se rencontre toujours dans la même casserole.
Autant d'étoiles au ciel,
Aillant de gouttes d'eau dans la rivière,
Autant de chagrins
Me cause celle que j'aime,
est un petit morceau de poésie dont la tristesse est encore affaiblie par la traduction. Et celle-ci :
Tu m'aimais ,
Je sais cela.
Tu ne m'aimes plus ,
Je sais cela.
Mais l'oubli , l'oubli ,
Je ne sais pas encore cela !
C'est une plainte sans recherche, sans effort poétique, en quelques mots. Et cependant la plainte est touchante.
Jadis le peuple exerçait sa malice contre les différents métiers. Les tribunaux de police correctionnelle n'enregistraient pas de nombreuses condamnations inutiles contre les marchands de vin , les laitiers , les épiciers , les bouchers , les falsificateurs de toute sorte et les vendeurs à faux poids. Le peuple les chansonnait; ils n'en devenaient pas plus honnêtes, et c'était plus gai.
Comment s'y prennent les bouchers? demande un poète populaire :
Comment s'y prennent les bouchers?
Ils s'y prennent ainsi :
Le soir ils tuent une vieille chèvre,
Le matin ils la vendent pour du mouton ;
C'est ainsi qu'ils s'y prennent.
Chaque corps d'étal subit la même question, et la ruse est dévoilée; pendant que le moulin fait tic-tac, le meunier fourre la meilleure farine dans son sac. Les aubergistes profitent de l'ivresse des buveurs pour ajouter une croix de plus sur l'ardoise de la boisson ; les brasseurs mettent de l'eau dans leur bière.
Commcut s'y prennent les tailleurs?
Ils s'y prennent ainsi :
Une pièce par-ci , une pièce par-là,
Ça finit par faire une veste à leur garçon;
C'est ainsi qu'ils s'y prennent.
Une certaine philosophie, un peu d'épicurisme , l'amour de la bière souvent, l'amour de l'amour quelquefois, voilà le fond des poésies du peuple alsacien, dont un franc proverbe résume le caractère :
u II ne fait pas bon manger des cerises avec de grands seigneurs , ils vous jettent les noyaux à la figure. »
La chanson du Jardin, que nous publions, est plus particulièrement répandue dans le Bat-Rhin, l.c Diablotin, mélodie très-connue dans ce département et celui du Haut-Rhin, pourrait bien, d'après son allure mélodique, tirer son origine du Tyrol.
Chahpflivrv .