‹ Chansons populaires des provinces de FranceChapitre 110 sur 124 · ILE -DE -FRANCE · texte numérisé non relu

ILE -DE -FRANCE

GERMINE. — LA CHANSON DE l'aVEINE. SI LE ROI M'AVAIT DONNÉ.

Je no puis écrire le nom de celte province sans qu'aussitôt le souvenir de Gérard ne me revienne. Pauvre Gérard! II en savait long des chansons populaires, et il m'en a chanté quelquefois d'une voix douce, pendant que nous étions dans un coin de café à deviser tranquillement. Par sa tournure d'esprit, Gérard était peut-être un des hommes les mieux disposés à diriger une publication des chansons populaires provinciales. Il en a souvent parlé dans ses livres, non pas en archéologue, mais en artiste qui en comprend le charme, qui s'y laisse bercer, et qui revoit sa jeunesse à travers une chanson de nourrice.

Dans la Bohème galante Gérard m'a fourni l'idée d'un recueil qu'il ne devait pas voir; il dédaignait le côté historique, pour s'appuyer sur le pur sentiment.

Je crois le rencontrer encore lorsqu'il parlait tout à coup pour Senlis, ou pour Pontoise, ou pour Soissons ; c'étaient de bien petits voyages, mais le hasard et son humeur savaient les allonger et faire que la ligne droite des grandes routes se changeait tout à coup, exprès pour lui , en une route semée d'imprévus qui aboutissaient quelquefois à la prison.

Quand Gérard partait pour Creil ou pour Melun, il était rare qu'on n'entendît pas raconter quelques jours après qu'il avait été conduit de brigade en brigade par la gendarmerie; ce qui , dans notre époque si réglée , demande une explication. Un peu comme Don Quichotte , Gérard allait dans l'Ile-de-France, son pays natal, à la recherche d'un vieux livre, d'un paysage, d'une vieille chanson.

u Fatigué des querelles vaines et des stériles agitations de Paris, écrit-il, je me repose en revoyant ces campagnes si vertes et si fécondes ; — je reprends des forces sur cette terre maternelle. »

Dans ces dernières lignes surtout se voient les préoccupations de Gérard , qui, à mesure qu'il sentait son esprit s'envoler, essayait de le ramener à son premier état d'innocence et de simplicité. Aussi c'est à la France qu'il devait ses meilleurs chapitres, car par là la France est limitée par la Picardie et la Champagne. J'ai vu souvent des moissonneurs traverser la ville de Laon ; ils allaient à la France, disaient-ils, c'est-à-dire offrir leurs bras dans les riches campagnes environnantes.

Les lecteurs qui aiment le naturel n'ont pas oublié les fameuses recherches bibliographiques de Gérard dans le Soissonnais : il avait renoncé à vivre tant qu'il ne posséderait p;:s un certain volume contenant l'histoire de l'abbé Du Iîucquoy, qu'il était en Irain de publier dans un journal, et par un de ces événements qui n'arrivent qu'aux humoristes, le volume qu'il poursuivait dans les bibliothèques de Soissons se vendait tout à coup dans une vente aux enchères à Paris.

Je ne m' étendrais-pas si longuement sur Gérard, s'il n'avait été un des premiers en France à traiter de la chanson populaire et plus particulièrement de celles relatives à l'Ile-de-France, et je n'ai pas attendu sa mort pour lui rendre justice. Dans une Lettre adressée en 18515 à M. Ampère, touchant la poésie populaire : » Je crois, monsieur, disais-je, au bon sens, au zèle, à l'intelligence des membres du comité, mais je crains qu'ils ne s'inquiètent de leur mission plutôt en archéologues qu'en artistes. Des hommes tels que Gérard de Nerval, qui a donné des échantillons de poésies populaires dans ses livres, Pierre Dupont, dont la musique est fortement nourrie des mélodies de campagne, de tels hommes rendraient certainement des services réels dans l'entreprise actuelle. »

Science cl sentiment , Gérard en réunissait la dose nécessaire , si précieuse pour analyser les plus naïves rondes d'enfants. En littérature, il était plutôt musicien que peintre, qualité fort rare aujourd'hui que nos poêles sont malheureusement plus peintres que musiciens. C'est une observation sur laquelle on ne saurait trop appuyer, à savoir (pie la musique est moins dangereuse pour les poètes que la peinture. La musique est un art qui, laissant du vague

dans le cerveau, engage l'esprit à voyager dans le bleu : au contraire, la peinture, plus précise, laisse des silhouettes, des gestes, des drames tout faits. Et n'a-t-il pas été donné aux grands poètes Shakspeare , Goethe, Byron, de donner des sujets aux peintres, tandis que de nos jours beaucoup de poètes s'en vont chercher leurs inspirations chez Decamps !

Gérard n'était pas de cette école matérialiste. « En sortant de l'église, j'ai pu admirer, sous un rayon de soleil couchant, les vieilles tours des fortifications romaines, à demi démolies et revêtues de lierre. » Voilà le décor de Gérard; ne suffit-il pas? Un groupe de petites filles va l'animer. Assises sur les marches de la porte, les enfants chantent : Trois filles dedans un pré... — Mon cœur vole! — Mon cœur vole! — Mon cœur voir à votre gré!

n Je n'étais pas un étranger, mais j'étais ému jusqu'aux larmes en reconnaissant, dans ces petites voix, des intonations, des roulades, des finesses d'accent, autrefois entendues, — et qui, des mères aux filles, se conservent les mêmes... La musique, dans cette contrée, n'a pas été gâtée par l'imitation des opéras parisiens, des romances de salon, ou des mélodies exécutées par les orgues. On en est encore, à Senlis. à la musique du seizième siècle, conservée traditionnellement depuis les Médicis. L'époque de Louis XIV a aussi laissé des traces. Il y a dans les souvenirs des filles de la campagne, des complaintes — d'un mauvais goût ravissant. On trouve là des restes de morceaux d'opéras du seizième siècle peut-être — ou d'oratorios du dix-septième. »

Il est facile maintenant de s'expliquer comment avec de telles idées dans la tête, Gérard se faisait mettre les menottes aux mains. Un peu aventureux de son naturel, partant de Paris un beau matin avec tout son bagage dans sa poche, habillé le plus souvent d'un habit noir qui était bien l'habit d'un poète, Gérard, en 1855, ne ressemble-t-i) pas à La Fontaine qui part à pied de Paris pour Château-Thierry ? C'étaient à peu près deux natures analogues pour la distraction et l'insouciance; mais il a manqué à l'humoriste une madame de la Sablière. Le cœur plein d'une Sylvie idéale, il s'en allait sur les routes en chantonnant: Si j'étais hirondelle, — Que je pusse voler, — Sur votre sein, nia belle, — J'irais me reposer.

Et, le couplet fini, le voilà entraîné dans un monde de réflexions sur la pauvreté de nos rimes modernes si riches. La ballade du Rosier blanc lui revient en mémoire, et il se demande quelle singulière analogie de tempérament a fait que le poète allemand, Lhland, ait composé un poème presque analogue à la complainte de l'Ile-de-France.

Arrivent au loin deux gendarmes à cheval , un féroce bonnet à poil sur la tête , qui examinent d'un œil de défiance Gérard étendu sur le gazon, au soleil , avec un mauvais habit noir râpé. En ce moment il se demande comment la sévère rime française s'arrangerait aujourd'hui de ce couplet :

La fleur de l'olivier, Que vous avez aimée ,

Charmante beauté , El vos beaux yeux charmants Que mon crenr aime lanl , Les faudra-t-il quitter !

— h Votre passe-port ? > demande un gendarme. Gérard n'avait jamais de passe-port à vingt lieues de Paris; il n'avait que de la poésie. C'est ce qui explique sa malheureuse fin; mais en prison, pour se distraire, il chantait la fameuse ballade : Ma fille , il faut changer d'amour, — Ou VOUS entrerez dans la tour. — A quoi la demoiselle répondait : J'aime mieux rester dans la tour, — Mon pire , t/uc de changer d'amour.

Plus tard le duc Loys allait visiter sa fille en prison : Bonjour, ma fille ! comme vous en va? — Ma foi, mon pire, ça va bien mal ; — J'ai les pieds pourris dans la terre, — Et les rôtis mangés des vers,

Gérard , d'habitude , ne pourrissait pas en prison : ses amis de Paris s'empressaient d'envoyer d'honorables renseignements sur son compte. Il sortait de toutes ces aventures gai comme un pinson, et chantait au geôlier étonné : Ma fille , il faut changer d'amour... — Ou vous resterez dans la tour. — J'aime mieux rester dans la tour, — Mou pere, que de changer d'amour.

Champmdky.

195 Xe-

GERMINE.

UISIQIE I K C Dl I L L 1 K KT TRANSCRITE AVEC PIANO PAR J. B. UEKKRLIV

- Allegretto.

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Ah! bonjour donc, filhlt' , fillett' à marier. — Je ne suis point fillett' , fillclt' à marier. Je ne suis point fillett" , fillett! à marier.

Mon pèr' m'a mariée à quinze ans et demi,

\ "là aujourd'hui sept ans que j' n'ai vu mon mari,

VJà aujourd'hui sept ans que j'n'ai m mon mari.

Ah! bonjour donc. Madam' . pouvrz-voiis nous loger?

— Xon , non , mes beaux messieurs, je n' puis pas vous loger.

Car à mou mari je promis fidélité.

Allez à c' beau château que vous voyez d'ici , Là vous y trouverez un log'ment pour la nuit , Car c'est là que reste la mer' de mon mari.

Ah! bonjour donc, Madam', pouvez-vous nous loger? Oui , oui , mes beaux messieurs , je puis bien vous loger , Ainsi que pour y boir', pour y boire et manger.

Xous ne voulons ni boir', ni boire et ni manger, Sans que Gcrmin' vol' fi H' vienn' nous accompagner, Sans que Germin' vot' lill' vienn' nous accompagner.

Ali! bonjour donc, Germine, il y a trois beaux messieurs Qui ne veulent ni boir', ni boire et ni manger, Sans que tu sois, Germine, à les accompagner,

Si n'étiez pas la mèr', la mèr' de mon mari, Je vous ferais passer à Lyon sur le pont , Pour vous faire manger par les petits poissons.

La bonn' mèr' s'en retouru', s'en retourne en pleurant : Mangez, mes beaux messieurs, Germin' n' veut pas venir C'est la plus méchant' fernin' qu'il y ail dans le pays.

Si vous n'tiez pas la mèr', la mèr' qui m'a nourri, Je vous ferais passer au fil de mon épé', D'avoir voulu séduir' Germin', ma bien-aiiné'.

Ouvre ta port', Germin', c'est moi qu'est ton mari.

— « Donnez-moi des indic's de la première nuit, Et par là je croirai que vous cl' s mon mari.

— T'en souviens-tu, Germin', de la première nuit".' Où tu étais monté' sur un beau cheval gris, Placée entre tes frèr's et moi ton favori ?

— Donnez-moi des indic's de la deuxième nuit , Et par là je croirai que vous èt's mou mari,

Et par là je croirai que vous ét's mon mari.

— T'en souviens-tu , Germin', de la deuxième nuit ' En te serrant les doigts ton anneau y cassa ,

Tu eu as la moitié, et l'autre la voilà. »

Elle app'la la servant' : Génét' , venez bien vil', Apprêtez feu et (Ïambe , et fait's un bon repas, Car voici mon mari que je n'attendais pas.

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