ROUSSILLON
J ' A I T A N T F h li l R K. I.K C II A N 0 li M K N T I) li GARNISON.
EN REVENANT I) li S A 1 N T - A L I! A N .
Je ne me rappelle plus où avoir vu une estampe curieuse de la Révolution, qui représentait la plantation d'un mai dans un village du Iioussillon. Celle gravure nette et saisissante comme toutes les gravures de la même époque, restait dans les yeux pour toujours, et aujourd'hui je vois encore, comme si je la regardais, l'image de ce mai auquel pendaient une couronne, une corde et un sabre. Tout d'abord je crus qu'il s'agissait d'un mât de cocagne garni de ses prix ; mais la courte légende au bas de l'estampe me remit dans le droit chemin. La couronne servait à l'amoureux triomphant qui avait planté le mai sous la fenêtre de sa belle : par les deux autres objets pendants il montrait le sort qui l'attendait si son amour était repoussé. La corde était le symbole du monacat et le sabre représentait la vie du soldat. Toute cette époque de 89 a été fertile en symboles, à commencer par le tiers état, qui inscrit partout son rébus national, la crosse, l'épée et la bêche, sur les enseignes, sur les tentures, au fond des assiettes. Partout le tiers état s'écrie de sa voix puissante : Très in uno, surmonté du IV. le roy. Les amoureux du Roussillon obéissaient aussi à cette loi du très in uno : le galant, suivant qu'il était choisi ou repoussé de la belle, s'offrait à devenir son amant heureux ou à oublier son amour au sein d'un cloître ou à combattre pour la patrie.
Le mai des autres provinces est plus simple et plus naïf ; d'habitude c'est une simple déclaration. Ici l'amoureux ne se contente pas An je vous aime exprimé par la couronne, il indique quel parti violent il prendra si la belle ne partage pas sa flamme ; mais, si j'en crois mon expérience, beaucoup de galants ont été repoussés qui ne se sont faits ni soldats ni moines, et qui ont été planter un mai sous la fenêtre d'une autre moins cruelle.
Du reste, il ne faut pas plaindre seulement les garçons, et si on pouvait ramasser toutes les chansons qui ont été faites sur les amours malheureuses, on en trouverait certainement autant en faveur des filles trahies que de celles ingrates. J'ai tant pleuré est un des types de chansons les plus répandues en l'honneur des filles qui ont gardé leur foi. L'amant s'en va à la guerre tout à coup; pensera-t-il toujours à sa Jeannette? Tel est le fond de cette chanson qui m'a poursuivi partout, qui est incontestablement du Roussillon, puisqu'elle nous a été communiquée par le chanteur Lamazou, et que cependant j'ai entendue à Besançon, chantée par une paysanne, et qu'on m'a communiquée dans le Bourbonnais tout récemment. Je vais essayer de donner une explication de ces redites dans des pays si différents. Pourquoi Manon Lescaut, une fille du dix-huitième siècle, est-elle devenue tout à tout le type du roman moderne, sinon parce que l'abbé Prévost a su faire vibrer une corde qui résonne dans tous les jeunes cœurs! .Manon Lescaut, c'est l'amour à vingt ans, imprévu, spontané, et ne s'inquiétant guère d'où il vient et où il la. Tous les jeunes gens de vingt ans pourraient être des chevaliers Dcsgrieux , et c'est parce qu'il a su placer dans le cœur de son héros les sentiments de tous les jeunes gens de vingt ans, que l'abbé Prévost a écrit un chef-d'œuvre que rien ne peut entamer. Il en est des chansons comme des chefs-d'œuvre ; celles qui durent ont leur raison de durée. On retrouve la même dans différentes provinces, parce que les filles de chacune de ces provinces ont senti leur cœur battre en écoulant le compagnon qui revenait au village en chantant : J'ai tant pleuré. Aussitôt la mémoire a fait effort pour retenir cette chanson j
la fille qui la sait la chante tout le jour, ses compagnes la redisent en chœur. Voilà une chanson acclimatée dans le pays, avec des racines solides, arrosées de larmes en pensant au bien-aimé. Toutes les provinces envoient leurs enfants à la guerre, et combien de filles qui endorment leur tristesse en chantant : J'ai tant pleuré !
A de rares exceptions, ce sont les hommes qui font les chansons; il y a peu d'exemples de femmes poètes dans les campagnes. La seule que j'ai rencontrée est une certaine Dorothée qui rendait des oracles en vers au Val-d'Ajol, près Plombières. Les baigneurs ne manquaient pas d'aller rendre visite à cette Dorothée, qui les émerveillait en vrais Parisiens qu'ils étaient. Ils lui parlaient en vulgaire prose, elle se retirait cinq minutes dans sa chambre et leur répondait par un beau compliment en vers.
Je crains toujours quelque supercherie de la part des poêles; cette Sapho en jupon de laine ne me paraissait pas devoir être possédée de violents sentiments poétiques, et je finis par découvrir qu'elle cachait dans son armoire le niailre d'école du Val-d'Ajol qui l'aidait à répondre aux baigneurs en quatrains et en sonnets. Il faut l'extrême civilisation pour créer des femmes poètes qui ont bien rarement apporté des graines nouvelles dans le jardin de la poésie. Une femme poète au village serait matière perpétuelle à gausserics ; les paysans la regarderaient comme une paresseuse et une inutile. Si le vigneron maçonnais sourit en voyant les efforts héroïques de M. de Lamartine pour ne pas abandonner le champ de ses pères et donner le plus clair de ses produits à ceux qui cultivent ses vignes, je me demande ce qui doit se passer dans le crâne épais des paysans berrichons cherchant à se rendre compte du genre d'occupation de Mmc Sand. Pour eux la femme est restée presque à l'étal biblique : une sorte de compagne qui dans quelques pays tient de la bète de somme et de la servante , assujettie aux plus durs travaux , et si elle est quelquefois appelée , la nuit , en consultation sur des intérêts domestiques , doit perdre le jour toute trace de familiarité et d'égalité"?
Cette condition de la femme dans les campagnes montre qu'elle ne peut pas passer son temps à composer des chansons, et c'est ce qui explique pourquoi les chansons étant composées par des hommes , doivent être plus souvent hostiles aux femmes. Aussi quand les filles en trouvent une qui rend il peu près leurs sentiments, s'enthousiasment-elles pour ces rimes mélancoliques, échos de leur cœur. J'ai tant pleure est une de ces douces complaintes qui par ces raisons a couru du Nord au Midi, dans l'Est et dans l'Ouest, en répandant sa rosée bienfaisante.
J'aurais voulu pouvoir donner les Montangas régalades et lo Pardal, qui sont les véritables airs populaires du Roussillon, ceux que les paires, les mineurs et les bûcherons redisent toute leur vie sans s'en lasser; comme aussi quelques airs de danse eussent ele utiles à noter, car dans ce pays qui avoisine l'Espagne, la danse prend un accent passionné et bizarre; là les pères dansent encore à côté de leurs fils. Quand les jutglars ou musiciens ont commencé leur musique singulière de grands hautbois, de clarinettes, de cornemuses et de flageolets aigus, tout le village est à l'envers. S'il reste quelques spectateurs au début, bientôt le frémissement de la danse s'empare d'rux et ils se joignent à la bande.
L'Espagne et l'Arabie ont laissé dans les environs de Rayonne quelques traces de leurs divertissements. Qu'est-ce que le saut à deux, où la femme enlevée par son cavalier reste assise quelque temps sur sa main pendant que celui-ci tournoie sur lui-même en jonglant avec Yalmaralsa , vase mauresque garni de plusieurs becs, dont les danseurs arabes se servaient pour répandre des eaux de senteur sur le corps des iihnées ?
Ces danses nombreuses el variées n'ont plus aucun rapport avec les danses françaises : elles ont l'emportement, la passion, la sensualité espagnoles.
Le drame amoureux s'y laisse voir clairement inscrit dans chaque altitude, dans chaque pas, dans les frôlements de mains, dans les voluptueux mouvements de hanches. Pour la mélodie elle a son caractère franc, bruyant et mélancolique à la fois, avec une harmonie nette et un peu primitive, qui n'en exclut pas le charme. Mais qui n'a pas été remue par ces rhythmes entraînants, qui n'a pas entendu les voix des danseurs mêlées au bruit du tambour de basque el des castagnettes , ne saurait s'en faire une idée.
Cn HiPFi.Ei'nv.
203 ïc.