‹ Chansons populaires des provinces de FranceChapitre 117 sur 124 · CHAMPAGNE · texte numérisé non relu

CHAMPAGNE

SUIt Lli ltORl) DE L'ÎLE. — CÉC1LIA. — c'BST LU JOUR DU UIGOTIAU.

J'ai signalé à plusieurs reprises l'importance historique que pouvait avoir un couplet misérable eu apparence. Dans le village de Rilly-aux-Oies , les garçons et les jeunes filles chantent :

Nous sons d'Rilly, — Nous sons d'Rilly-aux-Oics ; — Nous en d'vcnons, - Nous y rirons encore.

Nous sons d'Rilly, - — Nous en d' venons,

Celles, il semblerait qu'il n'y a pas là matière à chansons, caries paroles, malgré la musique, n'en offrent pas plus de charme ; mais sous ce couplet est enfouie une ancienne coutume féodale dont le souvenir n'a été conservé que par la chanson. Les archevêques de Reims firent remise aux habitants de Rilly-aux-Oies d'un certain impôt, et ceux-ci, pour témoigner leur reconnaissance , décidèrent qu'à l'anniversaire de cet événement les garçons et les filles , en habits de fêle , feraient le tour des halles en chantant un couplet à la mémoire des évêques. Le poêle de Itilly-aux-Oies , qui ne paraît pas avoir été favorisé d'une brillante imagination, composa le couplet, qui fut jadis chanté avec la solennité des chœurs d'Alhalie; il est resté populaire , on le chante encore.

A Réru, un autre petit village, le jour du lundi gras, les garçons vont faire la quête en chantant à la porte des maisons une chanson de la même famille dont ils n'ont pas plus conscience que les paysans de Rilly-aux-Oies. Au singulier mélange de latin, de français, de ripaille, de royauté et de pousse des blés, il n'y a pas besoin de dire quelle est la date de ce couplet, sans doute modifié depuis la renaissance jusqu'à nos jours; mais n'est-il pas singulier qu'on crie encore Vive le roi François dans un pays qui a vu se succéder les grandes figures d'Henri IV, de Louis XIV, de Robespierre et de Napoléon?

Volucres cœli — Et pisces mari! — Stila, qu'a perdu sa pouille, — On èt ben marri: — Esse qu'on bon bon. — Donnez-nous un bon jambon. — S'il èt p'lit, nous 1' pernons, — S'il èt gros, nous I' rendons. — Quand les blés sont en verdure, — Dieu nous donne bonne aventure. — Vive le roi — François!

Je me hâte de quitter le terrain de l'histoire pour reprendre le chemin plus tranquille des mœurs et des habitudes locales. Comme il arrive souvent, les gens de Langres ont composé une chanson contre les habitants de Chaumont.

Ay Langres y fait frod, dit-on;

Mes y lait chaud ay Chaumont.

Car, quand la bise ay v'iu rentey, Pour mieux l'attrape} Et l'empochey d'entrey, Les pothes y ont fait fromey.

Ay Chaumont , ay la Saint-Jean , Lay musique c'ay du pieu chant.

Stu (pu; fait la basse est obligey, l'on grossi sa veix Et pou mieux chanley, To le jo d'salley baiguey.

u Aux Isleltes et à Chaudefontaine, dit M. Tarbé, le premier jour de mai, les enfants vont de porte en porte quêter pour allumer un cierge devant l'autel de la Vierge. Ils font des gaufres avec de la farine, que chacun joint à son offrande. Cet usage se rencontre dans un certain nombre de villages champenois. » Je détacherai un joli couplet de la chanson de mai de la commune des Islettes , près de Sainte-Menehoujd.

Trimasots! en nous en allant — Nous pormenés eddans les champs, — Nous y ons Irouié les blés si grands, — Les aubépin' en fleurissant. — Oh! Jésus-Christ! — Oh! Jésus -Christ ! — C'est le mois, note mois, — Le mois de mai qni est entré.

L'esprit religieux domine dans cette chanson de mai, qu'on pourrait pi i ranger dans la

famille des Xoëls. Dans les autres provinces, le mois de mai amenait plus généralement l'amour; en Champagne, je remarque au contraire que Dieu et la Vierge sont mêlés aux rondes, aux quêtes que les jeunes filles vont faire drus les maisons afin de pouvoir garnir

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de nombreux cierges l'autel de la Vierge. L'image de Dieu revient à chaque couplet, naïve et saisissante ; il s'agit de flatter Y amour-propre des gens pour les mettre à contribution. Les jeunes filles savent trouver l'endroit sensible des mères de famille.

Quand vous couchez vot' bel enfant, — Quand vous couchez vot' bel enfant, — Vous lo couchez et lo leuvez, — Et à toute heure ed la jornée, — Ed devant Dieu, ed devant Dieu. — G'èt lo mai, — Mois ed mai , — G'èt lo joli mois cd mai.

Les pays fertiles , la Bourgogne , par exemple , ont fait entrer dans les Xoëls le catalogue de leurs pâtés, de leurs volailles, de leurs andouillettes, de leurs rissoles, de leurs hugnettes, de leurs boudins blancs; on pourrait croire qu'il s'agit d'un prospectus de charcutier. Mais dans le pays du vin de Champagne, le poète y a mis plus de délicatesse. L'enfant Jésus sera moins empiffré qu'en Bresse, car voilà les principales nourritures qui se dirigent vers sa crèche :

Celles de Cormontreux ,

Ayant ouï le son De Champigny, Tinqueux, De Saint-Bricc et Xausson , Apportèrent poissons, Anguille et rosselettcs.

Celles de Liénard, .

Gaillard , Apportèrent à grands pas, La la!

Un sac plein de pcrchetles.

Le Xoël n'est pas également bourré de nourriture dans tous ses couplets ; le sentiment religieux du début et de la fin domine le côté matériel dont sont empreints beaucoup de Xoèls du centre de la France; mais ce qu'il faut chercher dans la chanson de province, c'est le goût du terroir. J'ai été frappé souvent en chemin de fer des figures particulières qui, dans les environs d'Epernay et d'Aï, montaient tout à coup en wagon. De gros hommes sanguins, joyeux, parlant bruyamment, me faisaient penser à l'influence du vin de Champagne sur ces grosses et gaies natures. Je retrouve cette influence dans un des couplets du même Xoël :

Les filles de Cernay Xc furent endormies :

Avccqncs beurre et lait, Tout's aux champs se sont mies :

Et celles de Taissy Ont passé la chaussée , Après avoir oï

Le bruit Et le riant débat ,

La la!

De celles de Sillery.

Xos pères ont beaucoup admiré la chanson de Désaugiors : Quand le Champagne — Fait, en s échappant , — Pan, pan. — J'aime beaucoup l'esprit fiançais de Désaugiers, mais dans le cas présent la musique a donné le ton à la chanson ; l'assonance générale des rimes manque tout à fait de légèreté. Trois vers courts dans lesquels il entre Quand, a' échappa n l , pan pan, ne peuvent lutter avec la leste, vive et spontanée conclusion d'un poète populaire qui n'a pourtant pas cherché à faire de l'art iinilatif :

Après avoir oï

Le bruit Et le riant détint , La la!

De celles de Sillery.

Ces cinq petits vers ne valent-ils pas une bouteille de vin de Champagne?

Champfleirv.

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