‹ Chansons populaires des provinces de FranceChapitre 15 sur 124 · DANS UN JARDIN COUVERT DE FLEURS · texte numérisé non relu

DANS UN JARDIN COUVERT DE FLEURS

L'esprit poétique rst si spontané dans tout le Midi, qu'un écrivain de Montpellier a pu dire qu'un Provençal ou un Languedocien de nos jours menacent un ennemi d'une chanson, d'un charivari, ou d'une complainte , comme un Corse menacerait le sien de sa vendetta. C'est une singulière vengeance, niais désormais le nom de l'ennemi, cloué dans un vers sonore et satirique, reste en butte aux railleries de la foule. La chanson se trouve un peu détournée de son but , qui est de ragaillardir l'esprit , de faire oublier les tempêtes de l'amour ; mais ce n'en est pas moins une forme qu'il faut accuser.

Je prendrai spécialement Montpellier comme assise de ma notice, Montpellier la ville de la science, des divertissements, des processions, le dernier asile du jeu de mail. Les voix de femmes que j'ai entendues dans un court séjour y sont bien timbrées, justes, et se prêtent à l'exécution de mélodies que je n'oserais pas appeler populaires, car la plupart sentent leur opéra d'une lieue; d'autres sont empruntées à des ponts-neufs connus et font saisir le chant national. Il faut entendre les chants des troubadours à l'époque du carnaval, des processions à la Fêle-Dieu et des sérénades. J'ai vu les processions avec leurs nombreuses corporations de pénitents de toute nature, et je n'ai remarqué aucune trace de chants originaux : ce sont des chœurs d'église arrangés par un maître de chapelle de l'endroit. Tout est disposé pour frapper les yeux plutôt que les oreilles. Mais M. B. Soulas, de Montpellier, m'envoie quelques détails sur ce carnaval , où se rendent des jugements populaires du haut de chars entourés d'hommes à cheval. Des jeunes gens, costumés en troubadours, u chantent en chœur des romances sur un ton langoureux et ne manquant pas d'afféterie, ce qui est assez commun aux gens du pays, où on rencontre peu l'homme, mais toujours le poseur, le comédien. Le char des troubadours est très-suivi, et parfois il constitue un chœur qui, son genre accepté, ne manque pas de qualités. Comme les romances chantées sont la plupart connues du public , la foule se mêle souvent au chœur. Après le char des troubadours , nouvelle suite d'hommes à cheval; enfin, le grand char en amphithéâtre, avec de grandes décorations, draperies, est bien supérieur à celui du bœuf gras à Paris. Il y a des femmes, des enfants; tout à fait en haut, c'est-à-dire à douze ou quinze mètres d'élévation, le roi et la reine en grand costume; puis, derrière la reine et leur tournant le dos, à la même bailleur, le Roquelaure, lançant ses lazzis à la foule qui suit. Voilà pour le carnaval.

« La plupart des sérénades se donnent le 15 août, car la plupart des filles à Montpellier s'appellent Marie. Il y a deux sortes de sérénade : les plus rares sont celles où l'amoureux seul, muni d'une guitare, chaule toujours les romances que vous connaissez, quand ce ne sont pas les romances parisiennes, sous les croisées de son amoureuse. Les plus nombreuses, ce sont celles qui, munies d'une autorisation du commissaire de police, se composent de cinq ou six musiciens, plus un chanteur, parfois deux pour le duo. Vers minuit, on apporte les pupitres, que l'on place sous la croisée de la bonne amie; on allume les chandelles; le . quatuor on le quintetti commence , puis les chanteurs. Le même orchestre va ainsi de rue en rue, suivi d'un grand nombre de promeneurs oisifs, donner des sérénades. Il en donne huit, dix, douze; puis suit une collation; on se sépare vers deux ou trois heures du malin. Les demoiselles, objets de ces manifestations nocturnes et compromettantes , s'en montrent assez désireuses. Elles ont entendu la sérénade derrière leurs contrevents; il n'y a pas de persiennes à Montpellier. Le lendemain, elles sont intriguées par Ions les voisins; elles s'en défendent verbalement, mais intérieurement elles en sont satisfaites. »

Tout est prétexte à chansons, même l'homme blessé dans les courses de taureaux qui fonl

les délices îles paysans de Marsillargues, village près de Montpellier. Un maladroit a été foule aux pieds par le taureau, on l' emmène blessé chez lui, et les galopins le suivent en chantant:

11 l'a ballotté, il l'a ballotté !

S'il était resté à sa maison

La corne du bœuf

Ne lui aurait pas fait de mal.

11 l'a ballotté, il l'a ballotté !

S'il n'y était pas allé,

On ne l'aurait pas louché.

11 n'y a pas de cruauté là dedans. C'est un peuple souple, adroit, qui se moque d'un amateur qui ne devait pas aller se frotter aux cornes du taureau.

Les trois chansons que nous donnons comme type du Languedoc ont un caractère bien différent ; la romance de Clolilde se chante encore dans les montagnes de la Lozère. On y trouvera une certaine ressemblance avec le conte de Barbe Bleue , qui n'a été définitivement fixé à jamais par Perrault dans ses contes immortels qu'après avoir subi des transformations sans nombre. Il en est de ces traditions populaires comme des types comiques de la comédie italienne: leur origine se perd dans la nuit des temps, lu savant membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres a cherché à démontrer que la généalogie de Polichinelle remontait aux Étrusques , et tout récemment on a découvert que le conte de Cendrilloii se trouvait presque identiquement dans le dix-septième livre de la Géographie de Strabon. Cendrîllon s'appelle la courtisane Khodopc , mais le petit soulier de la courtisane est le père de la pantoulle de notre Cendrillon. C'est ce qui démontre la vanité de ? invention. Que le vieux conteur Belleforèt réclame la priorité de son Amlet , Shakspeare n'en reste pas moins un immense génie pour le développement du caractère du jeune Hamlct et la puissance souveraine de son drame.

Les chansons subissent la même loi ; elles peuvent s'inspirer des traditions ou en inspirer à leur tour. Dans la circonstance actuelle, la romance de Clolilde, quoique ancienne, n'est certainement qu'une variante de la tradition de Barbe Bleue, qui a une supériorité sur la ballade des montagnes de la Lozère , c'est le fameux cabinet où sont pendues les femmes victimes de leur curiosité. La romance de Clolilde, plus naïvement conçue, montre simplement une femme mariée à un seigneur brutal , puni tout à coup par l'arrivée des éternels a trois beaux cavaliers n .

Joli dragon est encore une de ces légendes où la rencontre d'un soldat avec la fille d'un roi amène quelques intrigues plus compliquées que dans ces sortes d'antithèses chères au peuple. Combien de ces amours brisées par un roi puissant qui craint pour sa fille les suites, au point de l'enfermer habituellement dans la tour, avec un morceau de pain sec et une cruche d'eau! Quelquefois l'amoureux est victime, quelquefois l'amoureuse. Ici le joli dragon est un mécréant qui m'a tout l'air de se moquer du père et de la fille. Il faut remarquer combien de sentiments contraires se passent dans des couplets d'un seul vers. Treize vers suffisent pour montrer la passion subite de la fille du roi, sa déclaration subite; la réponse du joli dragon, engagé dans d'autres amours; la poursuite de la fille, qui ne veut pus lâcher son galant ; le refus du roi, qui ne voit dans le prétendu qu'un simple dragon, quand la fille le trouve un joli dragon; l'étalage des trésors du soldat, qu'on ne soupçonnait pas posséder tant de richesses ; l'acceptation du roi , séduit par l'étalage de ce butin ; et, enfin, le dur refus du dragon , qui s'en va retrouver de plus jolies filles dans son pays.

J'ai certainement employé pour analyser celte chanson trois fois plus d'écriture que le poète, qui n'a peut-être pas trempé sa plume dans l'encrier; mais je voulais montrer la rapidité de quelques-unes de ces chansons, comment le poète se passe de l'art de la transition , et I effet qu'il en obtient.

Dans un jardin couvert de Jlenrs est une complainte qu'une dame a entendu chanter à un pauvre, dans les environs de Montpellier. C'est la complainte dans toute sa naïveté, avec ses mots touchants, avec sa musique douce et plaintive, avec ses puérilités, avec ses beaux VCTS quelquefois, avec sa poésie) quoi qu'eu disent les poêles.

Cn mm.iîi nv.

ROMANCE DK CLOTILDE.

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