‹ Chansons populaires des provinces de FranceChapitre 19 sur 124 · NORMANDIE · texte numérisé non relu

NORMANDIE

■ N BBVBKAKT DES SOGBS. — LB MOLLI 5t. — BONDB ni PUS DB CAl'X.

En Normandie, on pourrait compter presque autant de chansons que de pommes. Si on en juge par la quantité de chansons que nous avons pu recueillir, la Normandie serait, avec la Bretagne, la province où on aurait le plus chanté en France, Rien que pour les travaux des champ- . les savants ont été obligés déjà d'établir des classiGcations ; la récolte des pommes n'amène pas les mêmes chansons que la moisson et les veillées d'hiver. Lorsque les femmes Glent le chanvre, il existe encore des modifications poétiques et musicales : d'où les titres de chansons moissonneuses , chansons eucillissoircs , chansons de filasse, trois mois frappés au coin populaire. .. Dans les campagnes de l' Avrcncliin . dit M. Eugène de Deaurepaire , elles accompagnent les travaux de la moisson et surtout la cueillette du chanvre. L'influence des idées modernes ne s'y est point encore fait sentir; et, en écoutant le soir ces poésies singulières, empreintes souvent d un vif sentiment religieux, on se croirait volontiers reporté à des époques fort anciennes. Deux lignes au plus composent le couplet. Le refrain est vraiment la partie la plus importante; il supplée à la pauvreté ou à l'absence de la rime, et c'est lui qui donne toujours lieu aux fantaisies vocales les plus compliquées, n

Rien que par ces mots de êitansons de fdasse , on sent que le peuple des campagnes a voulu montrer qu'elles sortaient directement de son cerveau, qu'elles avaient trait des travaux manuels et qu'elles ne pouvaient guère servir à d'autres usages; mais ce litre vulgaire , chanson de filasse, est porté avec la tranquillité d'une jolie Normande qui, le bonnet de coton sur la téte , regarde passer le voyageur, et ne se doute pas, dans son innocence, que le civilisé sourit de cette étrange coiffure.

J'ai hâte de dire que j'ai vu de jolies filles en bonnet de coton et que j'ai entendu de charmantes chansons de filasse. La Normandie est grande, les limites de la chanson sont étendues : de même que les Normands ont appliqué leur intelligence à l'industrie, au commerce , à la navigation , à la science , aux arts et aux lettres , les poètes populaires ont tout essayé, depuis le Noël jusqu'à la gaudriole, depuis la chanson de chevalerie jusqu'aux rondes moissonneuses. En pareil cas, les citalions valent mieux que les discussions, et j'ai pour système que les plus belles théories ne valent pas le plus petit couplet.

Rien dcplus difficile que d'éveiller le cerveau de l'enfant : j'ai In des Traités des sensations par de célèbres médecins qui certainement n'en savaient pas autant que les nourrices. Voici un Xoël que je donne comme un modèle de faits destinés à impressionner vivement les cerveaux encore tendres des jeunes enfants :

Adieu Noël, Sa femme à cheval,

Il est passé.

Noël s'en va , Il reviendra.

Le pelit Colin Qui porte le via , La petite Colificllc Qui porte la galette.

Ses petits enfants Qui s'en vont lin pleuraot.

Adieu les Rois Jusqu'à douze mois ; l)oe/.c mois passés, Rois , revenez.

Les deux premiers couplet* sont ravissants de simplicité , de clarté et de gaieté. Une petite fille n'oubliera jamais ^ la petite Colinette qui perte lu galette, ■ Elle a entendu ces couplet.» à quatre ans; ils se sont fixés dans son cerveau avec l'étiquette de Noël au-dessus. Voilà une féte gravée dans son esprit jusqu'à sa mort. C'est là le secret de la force des œuvres populaires, qui résistent, quand les travaux d'hommes qui ont pâli a la rcchcrhe de !a furi e sont oubliés depuis longtemps.

I n couplet sur le Mardi (iras est encore de la famille des objets visibles comme s ils étaient

dessinés :

Mardi Gras est mort ,

Sa femme en hérite

D'une cuiller à pot

li d'une vieille marmite.

Chantons haut, chantons bas.

Mardi Gras n'entendra pas.

I.a charité me parait être une des vertus particulières à la Normandie , car le mendiant s'y montre sous beaucoup de formes. Un précieux échantillon d'une chanson de mendiants dans le pays Dessin est une sorte de complainte lyrique d'une mélodie remarquable, et dont le dernier couplet, qui va jusqu'à la menace, fait penser à ces fées qui, lorsqu'on leur refusait un service, se vengeaient cruellement. Dans presque toutes les chansons de mendiants, le châtiment attend ceux qui ferment les portes de leurs armoires aux pauvres gens :

Donne femme , bonne femme , tàtez au nid , A'c nous donnez pas des œufs pourris; Car le bon Dieu ions f'rait mourir.

Alléluia.

Mais je préfère un autre mendiant plus gaillard , qui expose sa demande dans un couplet dont la fin est si galante qu'on ne saurait s'en formaliser :

Entre vous, jeunes filles, Qu'avez de la volaille , .Mettez la main au nid, N'apportez pas de la pad e ; Apportez-en dix-huit ou vingt, Et n'apportez pas les couvains.

Si vous n ais rien à nous donner,

Donnez-nous la servante :

Le porteur de panier

Est tout prêt ù la prendre.

Il n'en a pas, il en voudrait pourtant

A l'arrivée du doux printemps.

L amour, tel qu'on l'entendait autrefois, joue un grand rôle dans ces chansons : j'entends par amour une chose gaie, facile, qui ne mettait pas l'esprit à l'envers, cet amour que nos grands-pères chantaient à table avec de gros rires, pendant que les demoiselles rougissaient. La fin de la chanson suivante est bien de ces amourettes où les filles se moquaient les premières des amoureux trop timides :

Quand elle eut passé le bois Elle se mit à sourire.

-licllc, qui menez tel émoi, Ah! qu'ai cz-vous à rire?

— Je ris de toi et non de moi , Et de ta lourderie,

Qui m'a laissé passer le bois, Sans un mot h me dire, i

Pour la chanson du Moulin , elle appartient à l'immense variété de chansons de moulin comme il en existe dans tous les pays , et qui ont conquis leur droit de cité par les opérascomiques. Tout le monde a été séduit par le rhylhmc du moulin, jusqu'à Hérold, dont la chanson de moulin, dans Marie, n charmé la Restauration ; mais tous les moulins n'ont pas été des moulins de vertu , à commencer par celui au-dessus duquel les femmes allaient jeter leurs bonnets. Le tic-lac a trop souvent servi à couvrir le bruit qui se faisait dans la chambre de la meunière.

11 fallait, à titre d'archéologie joyeuse, donner une dernière chanson de moulin, maintenant qu'il n'y a plus de moulins.

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