AUVERGNE
BOritRRK DU CHAPOBS-BEM FORT. — QUAND MARIOX s'f.\ VA-T-A l'oI'.
ItOI RBBB d'aUBBR.T.
De tous les provinciaux nui viennent demeurer à Paris pour y exercer un métier, le plus caractéristique c'est 1. Auvergnat. Il ne perd dans la capitale ni son allure de montagnard , ni son costume, ni le goût de ses plaisirs. Paris n'est pour lui qu'une station où il faut s'arrêter dix ans, vingt ans pour faire fortune. Aussi ne sacrifie-t-il rien à Paris, qu'il étonne toujours par son accent et son caractère particuliers.
Pour étudier l'Auvergnat, il ne faut que passer les barrières. Sur les boulevards extérieurs, au bas de Montmartre, écoutez, en passant, le son d'une musette lointaine : il sort d'un petit cabaret borgne, au premier étage, on d'une salle du fond où sont réunis les Auvergnats des environs. C'est un dimanche; ils viennent se reposer de leurs travaux de la semaine, et ils se réunissent entre eux pour danser la bourrée des campagnes. Jamais un étranger ne se mêle à leurs danses , d'ailleurs assez difficiles à saisir. Au fond d'une petite chambre dont on a enlevé les meubles pour ce jour-là, hommes et femmes se réunissent surtout à la \ illcttc, ou à la barrière de Fontainebleau , pour danser ces bourrées qui leur tiennent au cœur, et qu'ils ne pourraient exécuter au son d'un violon. Il leur faut le son de la chabre (chèvre) , qui est le véritable nom de la musette.
J'ai vu danser la bourrée en Auvergne et dans le Vclay : elle est peut-être moins significative qu'à Paris, hors barrière. C'est aux champs qu'on comprend les charmes de la ville, et c'est à la ville que le paysan regrette le plus ses montagnes. Dans ces bourrées, prolongées de six heures à onze heures du soir, au fond d'un taudis de marchand de vin, sans doute l'Auvergnat est pris d'illusions, d'une sorte de mirage qui font que le souvenir du pays se retrace plus nettement. Le garçon se souvient de sa promise qui l'attend jusqu'à ce qu'il ait amassé une dot; le marchand de charbon et sa femme, qui se sont décrassés à grand'peine, révent l'air vif de la montagne, au lieu de ces petits trous dans lesquels ils passent les plus belles années de leur vie ; mais ils se consolent avec la bourrée , dont on ne saurait comprendre la passion tant qu'on ne l'a pas vu danser dans les campagnes en plein hiver, sur la neige durcie, par un froid vif et piquant qui descend jusque dans les entrailles.
Près de Riom , dans un hameau dont je ne me rappelle plus le nom , j'ai été témoin de cette danse de paysans en sabots , les hommes enveloppés dans leurs manteaux de serge , les femmes dans leurs capes. Une vieille mendiante, de sa voix cassée, leur servait d'orchestre. Ce n'étaient ni le fifre, ni le tambour, ni la chabre, c'était une vieille en guenilles qui chantait une montagnarde, variété de danse plus lourde que la bourrée. J'ai longtemps retenu la mélodie de cette montagnarde , mais elle s'est perdue depuis surtout que j'ai pu lire la grande quantité de variétés qu'en a données .M. Bouillet, dans Y Album auvergnat.
Quoique toutes ces musiques de danse appartiennent à la même famille, et qu'il soit difficile de prendre une bourrée de l'Auvergne pour une ronde d'une autre province, il en existe une grande variété. Chaque village en a de différentes, qui ne ressemblent pas à ( elles du village voisin. La mélodie des bourrées ou montagnardes et l'imagination dans les coiffures de femmes, ioilà ce qui m'a le plus frappé en Auiergne après un assez long séjour; mais la coquetterie des femmes l'a emporté sur les auteurs anonymes de ces mélodies. Les chapeaux, les bonnets, les coiffures offrent des rariations profondes plus encore peut-être qu'en Normandie.
Le sentiment poétique est grand chez ce peuple, sans cesse vis-à-iis de la nature, et qui, dans certaines parties de niontagnci élevées, reste enfermé pendant six mois, sans pouvoir
sortir do sa hutte couverte de neige. J'eu citerai une des plus connues, remarquable par sa hardiesse d'images et la mélancolie profonde qui sert de dénoùment.
Le ctriir de nia mie Lui fait tant de mal ; Quand je vais la loir, Je la soulage un peu.
B lissez-vous , montagnes , Levez-vous , vallons , (Vous) M'empêchez de voir Ma mie Jcanneton.
Jeannetou trompe le pauvre amoureux; elle se marie avec un autre :
Si elle est mariée , Je sais bien ce que je ferai ; Je m'en irai à la guerre Et j'en mourrai.
L'auteur de Y Histoire des ducs de Bourgogne, M. de Baranlr, a traduit en vers français la fameuse chanson du Vieillard d'amour . C'est nue des rares, d'un ton satirique et peut-être un peu égrillarde, mais qui ne va pas jusqu'il la licence.
L'idée de la P'titc Rosette, fort populaire dans l'Angoumois, aura été jetée en Auvergne, recueillie et comprise tout à coup par un esprit subtil, qui l'a accommodée au patois de son pays. Dans cette chanson, qui a pour titre La première nuit des noces d'une jouvencelle, il s'agit d'un vieillard qui a épousé une jeune fille :
Le premier soir de ma nocette, Quand vint me retrouver seidette, Toussa bien fort, et puis me dit :
Jeannette , ■ Me voudrais-tu voir dans ton lit Petit.'
Monsieur, dit Jeannette confuse, Couchez-vous si ça ions amuse; Car, m'ont bien dit mes deux mamans,
Refuse, Et puis après petits moments
Consens.
Le vieillard commence une interminable généalogie de ses aïeux. Le coq chante , l'alouette se réveille, et toujours le vieillard parle. Tout s'est passé en conversation.
Mais on ne se rendrait pas compte de la nature d'esprit des gens de l'Auvergne par le Vieillard d'amour. Ln fonds religieux et moral a produit d'autres sentiments dans certains villages où un jeune homme qui aurait trompé une jeune fille serait forcé de quitter le pays, s'il ne consentait à épouser la jeune fille qui, elle-même, porterait le châtiment de sa faute, et dont les parents eux-mêmes ne seraient pas lavés facilement.
Dans cet ordre d'idées, la Bergère de Courpièrc est une des plus jolies chansons auvergnates. La bergère raconte que, quand elle était petite à garder les moutons, aucun galant lie venait la voir; maintenant les garçons lui prennent la main, lui demandent un baiser. A chaque couplet reparait le joli refrain :
Pauvrette, pauvrette, Entendu la raison.
La pauvre fille ne sait comment faire : faut-il dire oui ou non au galant? — Si je dis que je l'aime, s'écrie-t-elle naïvement, je l'aurai ici tous les jours. Si je le rebute, je -> perdrai mon serviteur-. Que me conseillez-vous? demaude-t-elle à ses amies.
C'est le refrain qui répond :
Pain relie , pauvrette , Entendez la raison.
La conclusion est d'un sentiment vague, assez rare dans les chansons populaires. La chanson ne dit pas si la bergère accepte les hommages du galant; mais cependant le cœur me semble bien pris dans ce couplet final :
Vous autres jcuucs filles , Que me conseillez-vous?
Les bous enfants sont rares, Il ne s'en trouve pas partout.
Pauvrette, pauvrette, Entendez la raison.
ChAUI'FLNIKV.
BOURRÉE DE CHAPDES-BEAl FORT
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