‹ Chansons populaires des provinces de FranceChapitre 44 sur 124 · FRANCHE-COMTÉ · texte numérisé non relu

FRANCHE-COMTÉ

AU BOIS, n 0 S S I G X 0 I. E T . L K S TROIS PRINCESSES.

PAYSAN, DONn'-MOI TA FILLE.

La Franche-Comté est une des provinces de France qui ont conservé l'amour des Nocls. L'imprimeur Gauthier, qui a compose vers 1730 des Nocls en patois de Besançon, est au moins aussi populaire dans cette ville que La Monnoyc à Dijon. Les Nocls de Besançon se vendent encore aujourd'hui et se chantent dans les campagnes de la Franche-Comté, parce que le paysan, railleur de sa nature, sceptique en tout, excepté en ce qui touche le blé et la vigne, retrouve dans ces couplets d'il y a un siècle l'esprit de ses pères.

Il est impossible de traiter de la poésie populaire franc-comtoise sans parler de ces Nocls, dans lesquels il ne faut pas chercher un sentiment religieux très-prononcé. Si les paysans vont visiter l'enfant Jésus à la crèche, c'est dans l'intention fortement arrêtée de lui faire une petite politesse et de l'engager à compatir à leurs malheurs de laboureurs ou de vignerons.

Les bousbots ( ainsi appellc-t-on les vignerons dans le patois franc-comtois) craignent tant pour leurs vignes et la récolte future qu'ils vont vers l'enfant Jésus. Je n'ose pas dire qu'ils n'iraient pas s'ils n'avaient pas de vignes; mais je crois qu'ils courraient grand risque de s'attarder au cabaret. Je ne les juge ni ne les condamne : je dis combien j'ai été frappé, à la lecture de ces Noëls, par un sentiment tout antre que le sentiment religieux.

AI. Michelet a jadis écrit une page très-éloquente sur l'adoration que le paysan porte à sa terre, comme il va la visiter le dimanche et avec quels yeux attendris il la couve. Quand on a la religion de la (erre si profondément, il est difficile d'en pratiquer une autre.

I) y a des pays où la religion de la terre est moins ancrée ; mais il est à remarquer que ce ne sont pas des pays de vignobles. C'est un fait que l'abondance et la chaleur du vin produisent des esprits plus rebelles aux lois établies, civiles et religieuses, que dans les pays pauvres et incultes. En ceci, le Breton peut servir d'antithèse naturelle au Bourguignon et au Franc-Comtois.

I n de mes amis m'envoie un Noël en patois de Salins qui peut donner une idée du scepticisme des niOHlagnons des revers du Jura. Le chanteur raconte qu'il est allé frapper h la porte de tous les couvents, alors au nombre de dix-sept, pour inviter les religieux à venir adorer le joli petit poupon.

Les cannes sont empêchés par une indigestion qui leur a donné la couraillc. Les cordeliers avant de partir veulent encore boire un petit coup, et ils boivent tant de ces petits coups qu'il leur est impossible de sortir. Les jésuites refusent de mener leurs écoliers, sous prétexte qu'il y a assez d'un âne à la crèche de Bethlchem. Les capucins envoient deux des leurs; mais diverses aventures qui leur arrivent en chemin k cause de leur barbe les empêchent d'arriver à temps.

Cependant le chanteur poursuit sa ronde en ramenant toujours, entre chaque couplet, le refrain :

— Et bon ! bon ! bon !

l.r joli petit poupon , N'y n-t-il personne pour le voir?

La conclusion satirique est facile à en tirer : l'enfant Jésus reste seul dans sa crèche! Les moines, alors qu'il» étaient les maîtres, se laissaient volontiers chansonner. Le fameux

précepte de Mazarin (qu'ils chantent, ils payeront) les rendait philosophes du côté delà raillerie.

Au bois, rossignolet et les Trois princesses, que nous publions dans cette livraison, n'appartiennent point à cet ordre d'idées. Ce sont deux chansons amoureuses qui pourraient provenir l'une de la campagne, l'autre de la ville. J'estime que Au bois, rossignolet se chantait plutôt chez les paysans , et les Trois princesses, chez les bourgeois plus distingués.

Mon ami Max Buchon, élevé à l'école d'Auerbach, le romancier allemand, introduisit à son exemple des chansons populaires dans ses romans. Au bois, rossignolet parut (sans musique) dans une de ses scènes de la Franche-Comté. Une dame de Xeufchâtel, en lisant cette chanson, se rappela l'avoir entendue dans sa jeunesse. Et Xeufchâtel est au revers du Jura. La chanson avait grimpé et descendu la chaîne de montagnes. En même temps une vieille octogénaire de Besançon , en achetant le roman chez un libraire , fut tellement impressionnée de retrouver une chanson du pays dont elle ne pouvait soupçonner la valeur, que dans la boutique elle se mit à chanter l'air d'une vieille voix chevrotante, « en faisant voler ses cotillons » .

Ces détails, qui seraient puérils en d'autres circonstances, sont très importants lorsqu'il s'agit de chansons populaires dont il est important de fixer la localité. M. de La Villemarqné ne manque jamais de donner le nom et la profession des gens du peuple à qui il s'est adressé pour recueillir des poésies et des airs provinciaux.

Les sœurs de Courbet, le peintre, chantaient dans le village d'Ornans, illustré à jamais par le fameux enterrement qui a provoqué dans l'art une émeute comparable au convoi du général Laniarque, les Trois princesses, avec un sentiment de localité si vif que l'origine de cette chanson en était garantie franc-comtoise. Je connais deux versions de la musique ; j'ai préféré celle qu'en a donnée M. Wekerlin le premier. Le joli vers :

Vole, mon cœur, vole,

qui est ici heureusement harmonieux , se retrouve dans quelques pieuses complaintes : Une chanson normande commence ainsi :

• L'autre jour en m'y promenant, Mon doux Jésus j'ai rcnconlré; Mon cœur, vole, vole, vole, Mon co-iir, vole vers les vieux. »

Il n'y a rien d'étonnant à ce que l'auteur de la chanson des Trois princesses ail été influence' par un Xorl religieux. J'ai remarqué chez beaucoup de Francs-Comtois, à travers une apparence d'affirmations brulales et irréligieuses, un mélange de mysticisme dont M. P.-J. Prondhon lui-même n est pas exempt.

Ces deux chansons (Au bois, rossignolet et les Trois princesses ) ne rendent pas encore absolument le tempérament franc-comtois. Il faudrait y joindre un Xocl sceptique des villes et une chanson de paysans. Dans les villages francs-comtois , on ne chante pas pour ainsi dire; on beugle, soit par les rues, soit aux champs, soit à l'auberge.

Les chanteurs crient tous à l'unisson. Ils ne se doutent pas de l'harmonie et n'ont pas le plus léger sentiment de la tierce ni de la basse; mais où le paysan déploie de l'art, c'est dans de certains points d'orgue qui ressemblent à la toilette des farauds du village. Les femmes nasillent d'une voix traînaille, avec des ehei rolements qui servent de fioritures.

On ne chante plus guère dans les fromageries, qui sont l'endroit où se tient la xeillée l'hiver. Quelques vieilles fileuses ont peul-élre conservé de précieuses chansons populaires dans leur mémoire, niais la jeunesse des campagnes se complaît à redire les romances de la ville.

Ciintm.KiRv.

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