BOURBONNAIS
MON l'ÈRE A FAIT BATIR CHATEAU. LA JOLIE FILLE DE LA CARDE.
derrièr' chez sors.
Par la danse peut-être plus encore que par la musique, on peut connaître un peuple. Étant àCusset, en été, à l'époque du marché aux servantes, je fus particulièrement frappé par les danses qui suivirent les engagements du marché ; mais je ne me hasarderais pas à les décrire après l'excellent tahleau qu'en a donné Achille Allier, dans son Histoire de l'ancien -Bourbonnais. Le voyageur qui passe ressent, à la vue de certains tableaux, une vive sensation qu'il s'efforcera de rendre plus tard, à moins qu'un homme intelligent, qui a pu comparer les danses de sa province avec celles de la province voisine, n'en vienne signaler les délicatesses et les variantes, qui ne peuvent être remarquées à première vue.
u La bourrée va commencer : les garçons et les filles se rangent sur deux longues files parallèles, face à face et les bras pendants, comme une recrue à son premier exercice. Les filles se laissent prendre les mains et embrasser avec un flegme qui ressemble à de la résignation. Après cette indispensable cérémonie, la partie s'engage, la colonne s'ébranle: elle est en mouvement. La ligne des garçons s'avance en mesure et la ligne des filles se retire de même ; puis la première recule et la seconde vient en suivant ; puis on va à droite , puis on va à gauche; voici qu'on est dos à dos, mais l'on se retrouve bien vite face à face pour recommencer l'allée et la venue; et dans la mêlée, que de pieds lourdement foulés, que de torses qui perdent leur équilibre, ébranlés par le choc, que de coiffures enfin dont l'édifice chancelle! Mais rien n'arrête, ni la douleur, ni la fatigue : il faut aller, bon gré, mal gré, tant que le cornemusier a du souffle pour enfler son bourdon ; il y aurait déshonneur à làchei pied dans cette action où la victoire est aux deux partis. La bourrée bourbonnaise a quelque chose de froid et de monotone; elle est plutôt empreinte d'une douce mélancolie que d'une vive gaieté. Ses cadences, lentes et simples, sont d'ailleurs parfaitement en harmonie avec le tempérament des habitants de nos campagnes. Cette danse , qui manque d'énergie, est loin de ressembler à celle qu'on voit dans les montagnes d'Auvergne. Chez nos voisins, la bourrée a du mouvement et de la joie : chez eux, tout suit la mesure, les bras comme les jambes ; on se regarde de côté, on frappe des pieds, on bat des mains. Leur bourrée rappelle quelquefois par sa grâce les danses à caractère du dix-huitième siècle. Dans nos bourrées, c'est à peine si la bouche ose sourire; les yeux sont baissés vers la terre, et les bras tombent langiiissaminent. On ne se parle pas, on ne se regarde pas , car souvent le garçon n'est guère plus hardi que son vis-à-vis : c'est à peine s'il laisse voir sa figure hàlée et cachée sous un chapeau à larges bords. Je dois dire pourtant qu'il y a dans la bourrée bourbonnaise une décence et une espèce de gravité que je n'ai retrouvées dans les danses d'aucun autre pays. »
Ainsi, de l'ensemble de ces observations sur la bourrée bourbonnaise, il résulte une certaine délicatesse de gestes peu fréquente dans les branles de campagne. La bourrée peut paraître monotone; Achille Allier le dit lui-même, elle ne l'est pas, car une danse simple en apparence est compliquée, comme tous les arts simples. Qu'un paysagiste, comme Corot, voie la nature d'un œil porté au gris, soyez certain que l'harmonie qu'il obtient dans celte gamine sera plus compliquée que celle d'un Delacroix , dont le pinceau se joue avec les tons vert et rouge. La bourrée bourbonnaise appartient donc à cette famille de productions délicates, légèrement voilées , mélancoliques plutôt que protestantes , qui rappellent les brouillards du matin.
La poésie populaire du pays devait se rattacher à ce même ordre de délicatesses; cepen-
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dant toutes les chansons du Bourbonnais ne sont point poétiques; il en est une entre autres qui peint nettement la demande en mariage des filles :
— Bonjou don , mère Catherine :
— Y allons don, père Niconlas.
— Voulez-vous marier Cath'rinelte , A noule garçon que vela?
Celte chanson n'a que le mérite d'une certaine franchise; je lui préfère le dialogue de deux servantes, deux amies du même village, qui l'ont quitté ensemble, se sont retrouvées dans le même pays, et craignent d'être séparées pour longtemps, à l'époque de la foire aux servantes :
Oh ! voici la Saint-Jean , ma mic , ma camarade, Oh ! voici la Saint-Jean, qu'il faudra nous quitter.
Qu'il faudra nous en aller.
Xe t'en saura-t-il pas mal, ma mie, ma camarade, Ne t'en saura-t-il pas mal de nous loir quitter,
De nous voir nous en aller?
La plus résolue cherche à consoler son amie en lui parlant de gain .
— Combien veux-tu gagner de plus que l'année passée?
est un vers significatif. Les beaux habits, les cadeaux , les bouquets, ne suffisent pas à consoler la servante, qui, dans le dernier couplet de la chanson, s' écrie mélancoliquement :
Oh ! nous nous verrons encore par derrière ces grands bois. Ces grands bois sont bien hauts, pour faire nos adieux. Il faudra donc les raccourcir.
Mais la chanson qui peint le mieux le Bourbonnais est certainement celle qui a pour titre : J'ai fait unr mailrrssc. Beaucoup plus longue que les chansons populaires en général , on n'en saurait rien retrancher, et il faut la citer dans tout son développement :
J'ai fait une maîtresse, \ n'y a pas longtemps.
J'irai la voir dimanche
Sans plus tarder; J'irai la voir, la belle ,
Par amitié.
Oh! si tu viens dimanche Sans plus tarder,
Je m'y mettrai rose Sur un rosier;
Kt lu n'auras de moi \uir amitié.
Si In te mets rose
Sur un rosier, Je m'y mettrai cueilleu
Pour le cueiller ; El je cueill'rai la rose
Par amitié.
Si tu le mets cueilleu Pour me cueiller,
Je m'y mettrai caille Courant les champs ;
Kl lu n'auras de moi Nul agrément.
Si lu le unis caille Courant les champs,
Je m'y mettrai chasseu Pour le chasser ;
Je chasserai la belle Par amitié.
Si tu te mets chasseu , Pour me chasser,
Je m'y mettrai carpe Dans un vivier;
Kt tu n'auras de moi \uir amitié.
Si lu te mets carpe
Dans un vivier, Je m'y mettrai peencu
Pour te pêcher ; Je pécherai la belle
Par amitié.
Si lu te mets pécheu Pour me pêcher,
Je m'y mettrai nonne Dans un couvent;
Kt tu n'auras de moi Nul agrément.
Si lu le mets nonne Dans un couvent ,
Je m'y mettrai prêcheu Pour te prêcher:
Je prêcherai la belle Par amitié.
Si lu le mets prêcheu Pour me prêcher,
Je m y rendrai malade Dedans mon lil ;
Kl lu n'auras de moi Aucun plaisi,
Si lu le rends malade
Dedans ton lit , Je m'y mettrai xeilleu
Pour te veiller; Je veillerai la belle
Par amitié.
Si tu te mets veilleu
Pour me veiller, Je me ferai morte
Pour un moment; Kt tu n'auras de moi
Nul agrément.
Si lu te fais morte Pour un moment ,
Je m'y mettrai saint Pierre Du Paradis ;
Je n'ouvrirai la porte Qu'à mon amie.
Si lu le mets saint Pierre
Du Paradis , Je m'y mettrai étoile
Du firmament.
Kl tu n'auras de moi Nul agrément.
Si lu le mets étoile
Du lirmament , Je m'y rendrai nuage ,
\uage blanc; Je couvrirai l'étoile
Du lirmament.
Champflii rv.