CANTIQUE CHANTÉ PAR JEANNE D'ALBRET
Dans quelques provinces la chanson est un arbre du donc duquel s'élancent deux brandies principales qui donnent naissance à des branches moins importantes pour se terminer par des brindilles sans conséquence. On a la chanson de terroir, la chanson relative aux événements guerriers , aux événements religieux , puis la chanson locale ayant trait à un village particulier, la chanson de famille, etc. Ce sont des divisions presque aussi bien établies qu'en histoire naturelle; mais dans le Béarn la chanson, plus uniforme, a dédaigne toutes ces variétés; elle est rarement religieuse, si on en excepte quelques Xoéls sans importance. On ne saurait dénier le patriotisme aux Béarnais; mais en étudiant leurs chants, il est permis d'affirmer que l'amour tient une grande place dans leur vie. J'ai beaucoup cherché, et je n'ai guère trouvé que chansons amoureuses; la mélancolie des cœurs blessés y domine, et la mélodie s'en ressent.
Qui a composé ces belles mélodies dont tout instrumentiste peut s'emparer pour les jeter comme un admirable thème en téte d'une fantaisie de violoncelle? Personne n'en a rien dit jusqu'ici. Sont-elles parentes du poète Despourrins, qui en a encadré de touchantes poésies? J'oserais presque l'affirmer. L'homme qui a composé, il y a plus d'un siècle, des poésies encore populaires aujourd'hui, comptait dans sa famille un frère curé, bon musicien, et qui devait avoir reçu en naissant une partie du sentiment poétique de l'auteur des chansons. Il est rare que toute l'intelligence aille se loger dans le corps d'un homme et lui constitue une sorte de droit d'aînesse intellectuel au détriment de ses frères. Les touchantes mélodies que nous publions sous le texte du poète doivent être du curé Despourrins.
J'éprouve une certaine difficulté à rendre compte de la poésie patoise de Despourrins, dont le plus grand charme réside dans la langue. Pétrarque traduit n'est plus Pétrarque. Jasmin n'est guère Jasmin que dans sa langue, et je me souviendrai d'avoir entendu raconter à feu Castil-Blaze des anecdotes d'une énorme bouffonnerie qui s'envolait dès qu'on voulait la traduire en langue française. C'est ce qui fait la force du Xord , moins joyeux, moins spontané et moins bruyant, mais plus ferme, plus profond dans ses satires, parce qu'il est plus réfléchi.
lu Napolitain est étourdissant de verve, de comique, de brio. C'est un feu d'artifice; ses plaisanteries éclatent aux oreilles comme un pétard : l'homme parti, vous cherchez à vous rendre compte de ce que vous avez entendu. 11 ne reste rien. Vous avez été étonné, amusé un instant. Au contraire, un mot d'un Anglais reste : il a été dit froidement, avec conviction.
Il n'en est peut-être pas tout à fait ainsi de la poésie de Despourrins ; mais la traduction doit lui rendre un très-mauvais service. — lue traduction, me disait une femme d'esprit, c est une belle tapisserie vue à l'envers.
Heureusement il reste, pour colorer les poésies de Despourrins, la mélodie qui en ravivera les couleurs un peu effacées. Qni a jamais songé à s'inquiéter de la pauvreté de certaines paroles jetées sous les admirables mélodies de Schubert? M. Crevcl de Charlemagne lui-même ne saurait en détruire la poésie : le compositeur esi le réel alchimiste qui commande nu plomb de se changer en or. J'ai déjà émis cette opinion, et je ne crains pas de la répéter : un vers plat peut faire pleurer quand la phrase musicale le couvre d'un sentiment mélancolique.
Le poêle Despourrins n'est pas dans ce cas: quoiqu'il ne soit pas compris dans la glorieuse pléiade des poêles français, il tiendra toujours son rang en téte de ceux qui auront conservé'
à ln poésie patoise une position de second ordre. Ses chansons sont restées dans le Béarn : tons les paysans les savent par cœur, et comme il a exprimé des sentiments intimes, des peines de cœur, des plaintes d'amant abandonné, des reproches d'ingratitude à de belles infidèles, toujours ses vers trouveront de l'écho dans le cœur des paysans.
Le vin a été peu chanté dans le Béarn, et dans un volumineux recueil très-curieux de M. Bivarès, je n'ai guère trouve de chansons bachiques que la suivante :
Ayons du vin ,
D'où qu'il vienne, Avons du vin Jusqu'au matin.
Voisin, on dit que tu te maries, De cela je suis ravi.
Si de moi tu ne te méfies, Je veux te donner un conseil d'ami
Ayons du vin , etc.
Surtout, prends garde à la culotte, Que ta femme ne te l'attrape pas; Car si une seule fois elle te l'enlève, Jamais tu n'y remets le pied.
Ayons du vin, etc.
Le conseil d'un méchant mailre Quelquefois peut être bon :
Prends-le pour ce qu'il peut être, S'il ne fait pas de bien, il ne fait pas de mal. Ayons du vin , etc.
On le voit . cette chanson est maigrement bachique ; on n'y sont pas ces joyeux buveurs nivernais dont maître Adam est le type. J'en veux signaler une autre qui trahit tout à l'ail Bacchus en ayant l'air de lui rendre hommage :
Auparavant que ma vie était douce,
Je n'avais ni peine ni douleur;
Je calmais tons les chagrins possibles Ai ce un peu de vin de Jurançon.
J'en buvais mainte bouteille: Maintenant qui Ile différence!
Il était si bon! Souvent pourtant, Comme il me donnait trop sur l'oreille, Je prêterais celui de Gan.
\ in de (îau ni de Jurançon Xe peuvent calmer ma souffrance; Je ne pense plus qu'à mon amour.
Tout le caractère du Béarnais est dans cette chanson : plus amoureux de la femme que de la bouteille; cependant, un poète du pays a dit justement dans un couplet lestement tourné :
Faire mention de la vigne Beud bonne une chanson, Et le nom de la bouteille Y va bien; il rend un beau sou.
D'aise on palpite
Au souvenir du bouchon;
Ht si nous disons Jurançon.
Cela vaut seul une chansonnette.
En général, l'esprit (la malice, le sel gaulois) ne parait pas ressortir vivement du caractère béarnais; une certaine langueur amoureuse plutôt semble en être l'essence. Je ne me donne pas pour infaillible : n'ayant jamais voyagé dans cette partie de la France, je crains de me tromper, quoique dans un ensemble de poésies on doive trouver la connaissance du peuple qui les chante. Il y a cependant un autre poëte, Xavasrol , plus gai (pie Dcspouirins : il chante l'amourette et ne craint pas de friser la gaillardise, (le n'est ni un mélancolique m nu soupirant, ses chansons sont pleines d'allures entreprenantes qui rappellent le rr/7 galand.
Mon Dieu! quelle galère — D'être monsieur pour faire l'amour! — Auprès de la plus étourdie Il perd son temps et ses discours. — Et d'abord avec les demoiselles, — Leurs Heurs et leurs fils d'archal, — El leurs cartons et leurs dentelles, — Il n'y en a pas pour le creux d'une dent.
Celte chanson, libre d'allures, l'ait penser aux amourettes de villes plutôt que de campagne. Le galant ressemble à ce type parisien que h' vaudeville a consacre sous le titre d'Un monsieur qui suit 1rs femmet. El la femme n'est qu'une sorte de griselle qui ne S émeut guère et qui se sert de la réplique comme une soubrette de comédie. — Ma chère, donnezmoi deux baisers? — Deux baisers, monsieur, vous avez les vôlrcs. Gardez-les comme moi les miens. — Ne vous fâchez pas, dit le galant, ou je vous embrasse lotit un mois. — Un mois fait quatre semaines, répond la jeune fille sans s'émouvoir. N'est- CC pas là de I esprit de ville?
ClAMPFLIDHY.