‹ Chansons populaires des provinces de FranceChapitre 68 sur 124 · NIVERNAIS · texte numérisé non relu

NIVERNAIS

lorsque j'étais petite. — quand j'étais vbrs chez mon" pèp.e. /étions trois capitaines.

M. Dupin, qui on matière de poésie ne saurait être accusé d'enthousiasme, a cependant compris le charme de la poésie populaire, lorsqu'il dit dans son livre du Morvan, en parlant des paysans: « Ces voix, répétées dans les montagnes, ne sont pas sans harmonie. Les hommes, en revenant du travail, surtout le soir quand ils sont attardés, font entendre des chansons d'amour assez plaisantes pour qui peut en saisir les paroles et en démêler le sens. »

De quelles chansons M. Dupiu entendait-il parler? Est-ce du refrain suivant?

Tes ruhans barivolanls,

Belle Rose, Tes rubans baril olants, Belle Rose, au rosier blanc.

ou de celui-ci :

Quand ell's sont gentes , Réveillons-les donc ceux filles; Quand ell's sont petites 1 , Laissons-les dormir.

ou de cet autre qui termine une bourrée nivernaise :

Aile a les yeux ben terluisnnt Tout comme deux pierres à gui amant - , Si ben que l'écarlate , Qu'est un rouge ben fin , N'est que d'Ia couleur lartc Auprès de son biau teint .

Rien de plus nivernichon que ces fragments de chansons, curieux comme des morceaux de bas-reliefs de Phidias, non pas au même titre certainement. On sourira peut-être de ma comparaison, l'art grec dans toute sa splendeur mis en regard de trois couplets incomplets de Mortandiaux ; mais il n'y a rien d'inutile dans les manifestations humaines, qu'elles parlent de la civilisation antique ou de la sauvagerie de paysans obscurs. L'art a des degrés : la première marche d'un escalier est aussi utile que la dernière, et sans les assises souterraines des fondations, l'escalier n'existerait pas. Combien de poètes ont profité de ces manifestations poétiques des gens du peuple? Dans le premier fragment, qui se termine : u tes rubans barholants , belle Rose, au rosier blanc, « je vois une influence des villes , quand bien même le rosier blanc ne s'y retrouverait pas. Ce rosier blanc existe partout, il a poussé dans tontes les terres, il a répandu sa douce odeur sur le sein de plus d'une belle. On pourrait affirmer que ce couplet est de la plaine, tandis que le dernier fragment est de la montayne, quoiqu'il ait l'accent sauvage d'un homme dont les yeux sont habituellement frappés par les choses de la nature. Cette fille qui a les yeux- bien terluisanl, brillants comme des pierres à diamant, si élincelants que Yccarlate u qu'est un rouge bien fin, a n'est que de la couleur terte, à coté de son beau teint! Tout homme qui a le sentiment de la couleur brillante et intense, sera frappé de la richesse des images qu'a employées le poète populaire pour peindre le teint de sa belle, et je ne doute pas que l'écrivain d'aujourd'hui qui a su le mieux rendre par des mots les tons de la palette, Théophile Gautier, D'admiré uieimnt ce couplet sauvage.

1 Peule , laide.

■ Guiamant , diamant.

Ayant cherché à expliquer mon audace de comparaison , je reviens plus volontiers aux mœurs. Les femmes du Morvan portent habituellement le eorset, la jupe et le tablier, un fichu autour du cou, et sur la tète une (loi lotte garnie de blonde noire commune. Une limousine on une capuche à collet rabattu les protègent contre le froid ; mais les jours de fêtes, ainsi que presque toutes les paysannes des montagnes, elles se lancent dans des toilettes que rien n'arrête : plus d'esprit d'économie, plus d'esprit intéressé. Tout s'en va en rubans, en coiffage, etc. Le chansonnier a trouvé sa pâture dans ce « luxe effréné ■ , comme on dit dans les villes :

C'est les filles de Château-Chinon , Les petites Morvandelles, Oui ont vendu leur cotte et cotillon Pour avoir des dentelles.

Il en est ainsi dans beaucoup de pays : les dentelles des femmes mangent une partie du travail de l'année; en Bresse, en Auvergne, j'ai été frappé de l'élégante profusion de dentelles enroulées ou pendues aux chapeaux des femmes. 11 en est de même eu Normandie; mais la dentelle chez les Normandes semble toute naturelle. Les femmes sont grandes et belles, le pays est riche, les prés plantureux: tout est fête el verdure. On comprend que les femmes se fassent belles; mais la dentelle dans des pays de montagnes, au milieu des tourmentes volcaniques, me paraissait toujours une singulière antithèse.

Ce même Château-Chinon a donné naissance à un dicton populaire qui dépasse l'orgueil des Marseillais eux-mêmes.

Prix pour prix , Château-Chinon vaut bien Paris.

Maison pour maison , Paris vaut moins (pie Château-Chinon.

C'est sur le Nivernais qu'il faudrait tenter un travail dont il n'existe encore aucune racinede la poésie relative à la faïence. Le patouillot de Xevers 1 a toujours été enthousiaste de la poésie; il en met partout, dans les assiettes à soupe, sur les gourdes en faïence, où le vers s'enroule en caprices bizarres autour des flancs arrondis, se mêlant aux personnages, se moquant d'être brisé, employant le trait d'union, commençant sur une face pour se terminer sur l'autre. Le patouillot de Xevers emploie tous les arts, la forme sculptée, le dessin, le coloris et la poésie pour mieux traduire sa pensée. Je ne répondrais pas qu'aujourd'hui le patouillot ait la verve de maître Adam, mais il lui reste encore un arrière-goût de poésie un peu trop proche parent des poètes de la rue des Lombards. J'ai rapporté de Xevers une assiette à soupe peinte (1858) où se Kt ce distique :

Le sévère Calon Buvait fort bien, dit-on.

Les paysans ont conservé un sentiment plus vif de la chanson. J'ètions trois capitaines. Quand j'étais vers chez mon père, et Lorsque j'étais petite, donneront Dite idée suffisante des chansons du Nivernais, plus particulièrement du Morvan. Les mille variétés d'amour sont dépeintes dans ces chansons, et je ne peu m' empêcher de penser à Marivaux, à ses délicatesses infinies, à ses tendres variations sur la chanterelle du cœur, en relisant J'ètions trois capitaines, dont le début est celui de toutes les chansons, mais dont le dénoùinent est plein de scepticisme amoureux. Ce beau capitaine qui s'en va à la guerre et qui promet à sa belle de lui être toujours fidèle, à peine arrivé en pays étranger, il en aime une autre. Nos romances nous ont habitués à des attendrissements de la part de l'abandonnée. — J'ai 'bien d'autres amants qui me donnent plus d'agréments , s'écrie la délaissée; et voilà un vrai mot naturel, un de ces aveux francs que seule la chanson populaire peut oser. A trompeur trompé. C'est dans les proverbes et les chansons qu'on voit l'homme dans toute la nudité de ses sentiments.

ClMXII'FLELRY.

1 PalonOlot, faïencier, homme qui paiouilk île la terre glaise.

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