QUOIQU'UN AUVERGNE
Les Limousins revendiquent l'honneur d'avoir donné naissance à la fameuse chanson:
Baïsso te, mounfagno, levo le, valloun, IVr me laissa vere lo mio Jcaiinctoun.
Et c'est là le côté épineux d'une histoire de la poésie populaire. L'Auvergne a également sa chanson de « llaisse-toi , montagne, lève-toi, vallon, pour me laisser voir ma mie Jeanneton. » Il n'y a de différence qu'entre le patois auvergnat, qui commence ainsi : Baïchatc, montagne, et le baïsso te, mountagno, des Limousins.
A laquelle des deux provinces attribuer cette poésie , dont la hardiesse des images du refrain a de la parenté avec les riches figures bibliques? Ce sont des questions presque aussi difficiles à résoudre que de se prononcer sur les camps romains ou mérovingiens , sur Bibrax ou Alesia des Commentaires de César.
Le Chant de la Vattière, dont j'ai parlé déjà, et qui sert de refrain et de rappel aux montagnards du Quercy, fut rapporté du Mississipi par un méridional fort étonné du chemin qu'avait fait la chanson, et les Trois jolies princesses de la Franche-Comté se chantent dans le Canada et y sont devenues populaires. Qu'on se trompe momentanément, qu'un voyageur musicien rapporte du Mississipi ou du Canada des mélodies des provinces françaises, l'erreur sera facile à découvrir et à expliquer. Un matelot, un aventurier quelconque qui aura été chercher la fortune au. delà des mers, se sera établi à l'étranger, y aura chanté les chants de sa province , et musique et poésie y auront pris racine ; mais entre deux provinces qui se touchent , dont les mœurs ont une grande analogie , qui démontrera comment le sentiment amoureux a pu enflammer un esprit poétique et lui inspirer le Baisse-loi, montagne? Quelques provinces du Midi réclament également la création de cette belle chanson, mais j'incline pour le Limousin ou l'Auvergne.
Un poète, fort absolu en ce qui touche à la poésie civilisée , se gendarmait fortement contre ces tentatives modernes qui remettent en lumière la poésie populaire. Suivant lui (et tous les poètes raisonnent ainsi), la difficulté de faire entrer des mots dans une certaine mesure rhythmée fait la supériorité de la poésie sur la prose. Chaque mot entrant par une sorte de choix, d'effort, de pression, est consolidé à jamais et prend la dureté du marbre. Je reconnais qu'il y a un choix, mais il existe également dans toutes les manifestations de la pensée. Le mérite de la prose la plus simple ne consiste que dans un choix très-savant ou indépendant de l'écrivain. Les Mémoires si intéressants, dont quelques-uns restent comme des chefs-d'œuvre, ceux de Saint-Simon, par exemple, prouvent par leur originale incorrection, que la nature avait doué le duc d'une tournure d'esprit singulière que le langage officiel des cours et la fréquentation des courtisans ne put étouffer. Aujourd'hui que la prose s'est débarrassée de ce fameux nombre dont les grammairiens faisaient jadis une qualité, y a-l-ellc perdu ou gagné? Elle y a gagné en liberté, et déjà les hardis écrivains du dix-huitième siècle, à la tète desquels je mets Diderot, ne se soucient guère du nombre de la prose. La poésie populaire , quand elle est saisissante , me semble une poésie sans nombre. Elle a des libertés, des franchises qui ajoutent à son allure et lui prêtent des grâces particulières : le plus souvent débarrassée de la rime, une vague assonance très-irrégulière lui enlève ce ronronnement fatigant que l'école moderne , malgré sa poétique plus hardie , ne peut éviter encore.
— Pour donner de la valeur artistique à vos chansons populaires, me disait le poëte, il faudrait les soumettre à une Fonte dans le creuset de la poésie. Or, trompé par les mêmes
idées, le poète Jasmin, séduit par la chanson: Baisse-toi, montagne, l'a enrichie de sa poésie patoise. Voyons ce qu'il en a l'ait :
Ces montagnes qui sont si hautes M'empêchent de voir où sont mes amours, Si je savais où les voir, où les rencontrer, Je franchirais le lorreut sans crainte de me noyer. De la patience, les montagnes s'abaisseront, Et mes amours paraîtront.
Ces vers libres sont la traduction de l'interprétation de M. Jasmin. Eh bien, le jour où il a eu cette belle imagination, j'aurais pnTéré qu'il fît dix barbes de plus. Sans doute le perruquier-poëte n'y eût pas gagné en réputation, quoiqu'une barbe bien faite mérite un compliment; mais en interprétant de la sorte une chanson populaire, sa réputation d'esprit poétique devait en souffrir. Où est l'exclamation accentuée :
Baïsso te, moiintagno, levo te, valloun?
A la place vient le vers pesant :
De la patience, les montagnes s'abaisseront.
Qu'a fait le perruquier de la jolie mû Jeanneton, dont la rusticité naïve ne fait que mieux ressortir la hardiesse de l'invocation aux vallons et aux montagnes?
Et mes amours paraîtront,
dit-il. Ce fâcheux essai de M. Jasmin n'a pas été le seul. Beaucoup de poêles ont essayé du même système, et n'y ont pas réussi. Mettre la poésie populaire au régime de la poésie civilisée, c'est jeter en plein salon du faubourg Saint-Germain une paysanne qu'on a habillée de satin et coiffée à la mode du jour. La paysanne et la poésie, ridicules, ne peuvent qu'y perdre tous leurs attraits.
Si le bruit de cette belle invention du poète Jasmin s'était répandu dans le Limousin , nul doute qu'il n'eût été chansonné par le ménétrier du pays. C'est un gaillard habile à saisir les ridicules de chacun; il roule dans les campagnes, plutôt regardé comme un mendiant que comme un musicien, ce qui ne l'empêche pas d'être fêté, d'avoir sa place à table; mais le soir il payera son écot en légendes, en chansons. Le couplet suivant est traditionnel parmi ces ménétriers :
Si je puis êlrc ménétrier, — Je m'en irai par les villages, — Car sache/, que c'est un métier — Où Ion a toujours de bons gages. — C'est un gaillard bien panse, — Qui n'a rien qu'à boujftr '; — El quand il vient à perdre haleine, — On lui fait boire quelques coups.
A Brives la Gaillarde, La vie est facile, les habitants sont gais, l'abondance y règne. La population travaille peu, s'amuse beaucoup. Son surnom est pleinement justifié. Aussi lui a-t-on donné pour devise ce couplet, qu'il est bon de citer dans son texte exact, pour donner une idée de ce langage alerte :
Duroro co , pitsounelo, Duroro co toudzour'.' Tant que l'ordien duroro ,
Lo pitsounelo , Tan que l'ordzen duroro, Lo pilsounello dansoro.
uCela durera-t-il, fillette? Cela durera-t-il toujours? Tant que l'argent durera, la fiUettl
dansera. »
Entre tous ces refrains de bourrées, j'en choisis un significatif qui montre un vif amour de la danse ; la musique se prèle à la poésie cl entraîne les danseurs jusqu'à ce qu'ils tombent épuisés : » Toujours le tour, le tour de la cliambrette , toujours le tour, encore il n'est pas jour. »
Toudxour Ion tour.
Loti tour de la taombrctfl ,
Toudzour Ion tour.
En qaèrt, n'es pas d'jour.
CumrKi.Ki av.
1 Souffler dm la mueUe.