ANJOU
Mil S SOMMHS TROIS SOUVERAINS PRINCES. I.A CHANSON DU RÉMOUI/KUR.
n'y a ri un d'aussi charmant.
Le Noël esl rare dans noire publication, car il a besoin d'un livre à lui seul pour se monder dans son développement et ses variations. J'en ai donné quelques indications dans certaines notices, et par là on aura pu s'en faire une idée : c'est certainement une des Formes de la poésie populaire qui caractérise le mieux la pensée intime du paysan, si curieux à étudier.
Je me rappelle un mot d'un eabaretier auvergnat qui se tenait sur le pas de sa porte, regardant avec curiosité les voyageurs descendre d'une diligence, pendant un assez long relais. Il y avait dans la rotonde un prêtre qui ne pouvait décemment entrer dans le cabaret comme ses compagnons de voyage, et qui tournait autour de la porte, pendant que les voyageurs étaient attablés en face d'un vin noir d'Issoire.
— ■ Entrez, monsieur le curé, asseyez-vous, dit le eabaretier, ici nous ne faisons pas payer les chaises.
Il ne faut pas voir dans ce mot un sentiment de révolte contre l'Eglise, mais une simple gausser ie de paysan , de celles qui ne fâchent pas , étant dites par un bomme joyeux et rubicond qui ne veut pas perdre l'habitude du mot pour rire. Il en est de même des Noëls, dont chaque nature d'esprit peut tirer les inductions les plus complaisantes pour ou contre la religion. Nous vivons dans une époque où l'on veut voir des symboles dans tout : avec un simple fait, on échafaude de pompeuses généralités qui donnent des apparences de profondeur à des esprits médiocres; d'une phrase très-innocente d'un auteur on tire des conclusions dont chaque parti se sert également. Dans un intérieur de cuisine d'un peintre flamand on a voulu tirer des inondes : c< Rembrandt est un penseur qui a gémi sur les souffrances du pauvre, » et autres billevesées dont les cerveaux creux ont un arsenal complet.
Il en est de même des i\oëls, qu'il faudrait étudier avec soin, dans chaque province, longuement, car ils sont très-nombreux, et de celte Bible des Noëls éditée par un esprit net et consciencieux, il sera peut-être permis, en y mettant beaucoup de prudence, d'en tirer une idée générale des sentiments du paysan.
Xous sommes Irais souverains princes, esl le Noël purement religieux, dans lequel rien ne peut être tiré' de particulier, sinon l'étalage d'une certaine pompe biblique, que je suppose sortie de la plume d'un poêle parisien.
Enseignez - nous , en vérité,
QiuA est le Loutre Oui cache la nativité
Que le ciel nous découvre.
Ce Loutre, qui arrive comme objet de comparaison, me fait dresser l'oreille. Un paysan de l'Anjou n'ira jamais chercher ses images dans la capitale, dont il se soucie médiocrement. On peut affirmer que la ville voisine étant pour lui la réunion de toutes les merveilles, frappera certainement plus son imagination que Paris qu'il n'a pas vu. Au dix-huitième siècle il fallait
un grand événement pour qu'un paysan allât à Paris, et le Noël Xous sommes trois souverains jniiices, est du dix-huitième siècle. Il a pu être transporté dans l'Anjou par un prêtre qui l'aura fait chanter aux fdles du village, mais il n'a pas le caractère angevin de la campagne. Le vers , sans être sublime , manque de cette rusticité naïve que personne ne peut imiter.
Il faut dire aussi que les imprimeurs de Rouen , de Falaise et surtout de Troyes, répandaient à des nombres immenses les cahiers imprimés de Xoëls. Le Noël faisait partie de la fameuse Bibliothèque bleue, à côté du Grand poupon des bergers, des Aventures de Mandrin, de la Grenouille bienfaisante , et de cinquante autres livres aussi variés qui formaient la plus singulière encyclopédie populaire qui se put voir; mais enfin, dans cette collection comprenant des récits de chevalerie, des facéties contre les fdles et les femmes, des contes de fées, des pronostics de toute sorte, la religion avait toujours son coin réservé: la vie des martyrs, les cantiques pieux et les Xoëls proprement dits.
A la fin de l'hiver, le colporteur allait remplir sa balle chez les fameux Oudot, à Troyes, et courait le monde, ramassant quelques maigres bénéfices à vendre des cahiers à deux sous. Par là seulement on peut expliquer comment des Xoëls de fabrication parisienne ont pu pénétrer dans l'Anjou et séduire par leur beau langage les paysans, qui, dans leur ingratude, laissaient de côté leurs Xoëls en patois.
Il en est des ebansons profanes comme des chansons religieuses. Plus la chanson était gaie et badine, plus elle circulait. Il n'y en a peut-être pas deux comme la Chanson du rémoideur pour avoir fait son tour de France ; mais comme elle est amusante et spirituelle dans son refrain, qui s'arrête brusquement et laisse courir dans l'esprit mille petites folàtreries gaillardes! Réellement il faut avoir l'esprit chagrin pour écouter le front plissé ces chansons réjouissantes comme un verre de vin vieux. Celte Chanson du rémouleur me fait penser à Sterne, à ce gai ministre protestant, à l'histoire de l'abbesse des Andouilletles et aux singuliers traits , points de suspension et autres moyens typographiques
que l'auteur de Trislram Shandy a employés gaillardement, sans se soucier de la délicatesse moderne.
Xotre recueil n'eût pas été complet si une chanson de rémouleur n'eût pas trouvé place à côté d'une chanson de meunier, car ce sont les deux professions qui ont le plus servi à développer la veine joyeuse des poêles populaires. Le lie-tac et le ssssss en sont la cause. Il n'y a rien de plus français que ces sortes de chansons.
J'entends d'ici les pédants, les beaux esprits, les poètes prétentieux , qui se gendaVment en pinçant les lèvres, mais le rire est une si bonne chose, que Molière lui-même n'a pas dédaigné de se servir de ces moyens de suspension qui produisent toujours tant d'effet sur le public.
Aujourd'hui un écrivain a besoin d'un grand courage pour oser faire rire ses lecteurs. Qu'un administrateur arrive de sa province avec une longue et terrible tragédie; en y niellant de l'acharnement et de la volonté, il deviendra le favori des souverains, comblé d'honneurs, et il ira certainement s'asseoir à r Académie; mais qu'un auteur amuse tonte une génération, lui fasse oublier un moment ses chagrins, cet- homme peut être certain de n'arriver à rien. Pour moi, je le dis sincèrement, Paul de Kock dépasse de cent coudées M. Ponsard ; et puisque l'auteur de Lucrèce porte l'habit à palmes vertes, je ne verrais aucun incoin énient ace qu'une slalue en bronze soit élevée sur la place de Romain ville à l'auteur de Mon voisin Haijmonil. Je ne parle pas de la forme de ces deux écrivains ; elle manque de pureté chez tous les deux, et ne saurait servir de modèle à quiconque; mais j'ai une grande reconnaissance pour le romancier plaisant, que je n'ai jamais manqué de lire en sortant de graves maladies, tandis que le poêle tragique m'eût inévitablement reconduit au tombeau.
Ce n'est donc pas aux gens cravatés de gravité que la Chanson du rémouleur s adresse , mais bien à ceux sans prétention, mélancoliques même, qui se laissent aller en souriant et sont reconnaissants du moindre rayon de gaieté.
CUMIPFLIOIT.