LA FILLE DU GENERAL DE FRANCIS
C'est dans le Midi qu'il faut aller pour retrouver ces anciennes fêtes qui n'ont pas encore disparu tout à fait, et dont la plus poétique est certainement la fête de Mai.
Le joli mois de mai! Il n'y a peut-être pas un poète qui n'ait chanté l'arrivée du printemps en commençant par ce vers. Dans le Nord comme dans le Midi, tous saluent par des chansons les premières violettes , et il serait facile de montrer dans la Flandre , ainsi que dans la Provence , combien les fêtes se ressemblent.
Autrefois, il n'y a pas plus de vingt ans, dans les environs de Valence, sur les chemins conduisant à la pille et au coin des rues, la veille de mai, se tenait, sur un siège enguirlandé de feuillages, une jeune fdle couronnée de roses, entourée de ses amies assises autour d'elle : on l'appelait la maie ou belle de mai. La reine restait sur son estrade, niais les demoiselles d'honneur arrêlaient tous les passants et leur demandaient une offrande pour contribuer à la solennité du festin de la soirée. Chaque passant avait droit à un baiser de la belle de mai. Il arriva plusieurs années de suite que la belle était un monstre de laideur, ce qui faisait fuir les curieux; niais la bande des filles ne l'entendant pas ainsi, courait après le fuyard et le forçait d'embrasser la reine. Pour arranger l'affaire, quelques-uns s'en tirèrent en payant une petite contribution afin de ne pas embrasser la laide belle de mai , et depuis cet usage tint bon, jusqu'à ce que le baiser fût tout à fait supprimé.
Veci lou fljoli me de mai existe dans tous les dialectes du Midi, dialectes aussi nombreux qu'il y a de villages. C'est toujours la plainte de l'amant abandonné par sa maîtresse. Il revient de Marseille après une certaine absence. — Comment se porte Catherine? demandct-il à une voisine. C'est sa première question. Hélas ! Catherine est mariée à un « moussieu de la eampayno » , qui porte un lehapet borda et Yèpeio à son cola » . Voilà ce qui a séduit Catherine ! le monsieur au chapeau bordé d'argent et l'épée au côté ; elle a voulu faire la damo. — 11 la nourrira sans rien faire, ajoute la voisine, mieux que toi, mauvais sujet!
Telle était la chanson que les amoureux d'autrefois, les fritujuires , chaulaient sous les fenêtres dé leurs belles en plantant un mât orné de rubans , la nuit qui précédait le mois de mai. Les filles écoutaient dans leur lit les chansons malicieuses de leurs galants, qui ne portaient ni chapeau brodé ni épée au côté, mais qui «avaient l'amour au cœur et qui le prouvaient par ces jolies guirlandes de buis, de feuillage, [dus significatives que tous les trésors des moussieu de la campagne.
Du côté de Marseille, on a la danse des Olivettes; mais dans le Dauphiné, le ver à soie, la richesse du pays, a contribué à entretenir l'amour de la chanson. M. Charles Mossant, du bourg du Péage, a bien voulu m'envoyer des renseignements très-curieux à ce sujet: u C'est dans les quartiers pauvres des petites villes, el surtout dans les fermes du département de la Drôme, que l'on chante aux fêles, aux réjouissances, aux repas d'hiver, lorsqu'on a tué le cochon, aux baptêmes, aux fiançailles, aux noces. Les jeunes gens, après le marché, sortant la nuit des caharels des faubourgs, regagnent la ferme en chantant à plein gosier; mais la cueillette des feuilles de mûrier est l'époque où l'on chante le plus. lin avril, mai et juin, des hommes et des femmes descendent des montagnes pauvres de l'Ardèche, de l'Isère, pour venir se louer pour la dorée de la récolle.
u Perchés au faile d'un gros mûrier, ils entonnent fol lement ces fortes chansons. C'est un des spectacles des plus curieux que celui qu'offre noire campagne en ce temps. Chaque arbre est habité, chaque arbre retentit pinson moins de propos grivois, de chansons paysannes. Pendant un mois la ville est déserte , (ont le monde est aux champs, tout le monde nourrit des vers. C'est d'aillei rs la grande prodection et la grande richesse du pajs t!)
que l'industrie do la soie. — Lorsque le ver s'est renfermé dans son eoeon , et que le temps d'ôter le cocon des bruyères est venu, on rassemble voisins et voisines, parents et amis, pour cela faire. Ensuite, comme le cocon est entouré d'une certaine bourre grossière qui a servi à l'insecte à suspendre sa coque, on enlève cette bourre. Pour celte opération on s'assied en cercle, hommes, femmes, enfants, maîtres, servantes, valets, autour de grands draps de lit où sont entassés les cocons; chacun a sur les genoux, dans un tablier, une petite quantité de cocons qu'il dèbourretle en tournant rapidement un doigt, l'index, autour du cocon. Ce mouvement endort facilement, aussi, pour se tenir en éveil, on chante chacun à son tour. — Le maître de la magnanerie fait circuler la piquette. Comme tous ces gens ne sortent ni du pensionnat ni du Conservatoire, ils chantent ce que chantaient leurs grandspères. Toutes les fois que j'ai assisté au débourretage , j'ai presque toujours entendu la Pernctte et le Bossignolet. »
La chanson du Jiossignolet des bois peut aller de pair avec le Joli mois de mai ; elle existe dans tous les pays. La Pernctte appartient aussi au Lyonnais et à l'Auvergne. La mère la voyant désolée, lui demande si elle a mal à la tète; mais c'est le mal d'amour qui la tient. — « Xe pleure pas, » lui dit la mère, qui, comme toutes les mères des chansons populaires, offre à sa fdle un prince ou le fils d'un baron. — « Je veux mon ami Pierre, qui est dans la prison, » répond la Pernettc. — a Tu n'auras pas ton Pierre, nous le peiidoularons. — Si vous pendoulc: Pierre, pendoulez-moi aussi. >» La Pernctte demande à être enterrée au chemin de Saint-Jacques, son ami Pierre couvert de roses, et elle de mille-fleurs. Les pèlerins qui passeront par là « prieront Dieu pour nous deux n .
Pendant les longues recherches que nous a demandées cet ouvrage, nous avons pu nous procurer la musique de cette jolie chanson ; mais il en est d'autres qui font connaître mieux l'esprit du pays :
Il y a une femme à Saiat-Dizi, L'on dit qu'elle est malade; Elle est malade dans son lit, Sans savoir la raison pourquoi.
L'on fut trouver le médecin, Moussicu Bouill&da,
Le médecin, au premier coup d'ceil, juge de la maladie de la jeune fdle, mais l'exprime peut-être un peu trop crûment pour continuer de citer sa consultation. Il parle tout de suite de l'amoureux, à quoi l'innocente répond :
Celait la vogue à Sainl-Dizi Le jour de notre fête , Il m'a beaucoup promené Tout le long de notre grand pré.
— Et puis? demande le terrible moussicu Bouillôda. Pressée de questions, la belle a\oue sa grossesse dans un langage encore plus cru que celui du médecin.
Je préfère la fameuse chanson de Pingo les noix, qu'on chajite également dans le Lyonnais, et qui donne une idée très-nette du rôle de l'onomatopée grotesque dans le refrain des chansons populaires 1 . Il y aurait tout un travail très-curieux à faire sur l'onomatopée, peutêtre même un vocabulaire savant sur l'historique des La ri Jla, leur raison d'être, leur provenance, leur origine, leur sens caché; j'en ai donné quelques échantillons dans la Préface, mais il faudrait un savant versé dans les patois de toute la France. Rien de plus étrange qu'un refrain comme celui-ci :
ilihelin, bibelo, Popn , la gnénago ,
l'ingui , pingo , l'ingn la gnénago ,
Pingo les noix.
C'est une langue à part, singulière et bouffonne, qui, employée par un gosier agde , dériderait les esprits les plus tristes.
Cil tUPFLKURY,
Voir la 22" livraison, Lyonnais,