‹ Chansons populaires du Canada [microforme] (volume 2)Chapitre 107 sur 165 · LA GUIGNOLÉE · texte numérisé non relu

LA GUIGNOLÉE

Ce chant de la Guignolée, si remarquable à cause de l’antiquité de son origine, a eu le privilége d’occuper l'attention de plusieurs de nos meilleurs écrivains canadiens. En 1857, l’honorable M. Chau. veau y consacrait quelques lignes dans une des inimitables Petites Kevues de son Journal de l’'Instruction Publique, et plus tard, M. J. C. Taché, dans les Soirées Canadiennes, en faisait Pobjet d’une notice complète, très-intéressante, et qui doit naturellement

trouver sa place ici :

‘ Ce mot La lynolée, dit M. Taché, désigne à la fois une coutume et une chanson: apportées de France par nos ancêtres, elles sont aujourd’hui pres-

yw’entièrement tombées dans l'oubli.

‘ Cette coutume consistait à faire par les maisons, la veille du jour de l’an, une quête pour les pauvres (dans quelques endroits on recueillait de la cire pour les cierges des autels) en chantant un refrain qui variait selon les localités, refrain dans lequel entrait le mot La Ignolée, Guillonée, la Guillona, Aguilanleu, suivant les dialectes des diverses provinces de France où cette coutume s'était conservée des anciennes

mœurs gauloises.

“M. it vie rapporteur du Comité de la langue,

de l’histoire et des arts de a France, etc., a dit au sujet de cette chanson : “ Un refrain, peut-être la “seule trace de souvenirs qui remontent à l’époque * druidique.”

Il ne peut y avoir de doute sur le fait que cette coutume et ce refrain aient pour origine prernière la cueillette du gui, sur les chênes des forêts sacrées, et

le cri de réjouissance que poussaient les prêtres de la

Gaule druidique : Au gui l’an neuf, quand la plante bénie tombait sous la faucille d’or ces Druides.

“ Dans nos campagnes, c'était toujours une quête pour les pauvres qu’on faisait, dans laquelle la pièce de choix était un morceau de l’échine du porc, avec la queue y tenant, qu’on appelait l’échignée ou la chignée. Les enfants criaient à l’avance en précédant le cortêge : la Ignolée qui vient! On préparait alors sur une table une collation pour ceux qui voulaient en profiter et les dons pour les pauvres.

Les Ionoleur, arrivés à une maison, battaient devant la porte, avec de longs bâtons, la mesure en chantant : jamais ils ne pénétraient dans le logis avant que le maître et la maîtresse de la maison, ou leurs représentants, ne vinssent en grande cérémonie leur ouvrir la porte et les inviter à entrer. On prenait quelque chose, on recevait les dons dans une poche qu’on allait vider ensuite dans une voiture qui suivait la troupe ; puis on s’acheminait vers une autre maison, escorté de tous les enfants et de tous les

chiens du voisinage, tant la joie était grande. .....et générale !

‘ Voici la chanson de La Ignolée, telle qu’on la chantait encore en Canada, il y a quelques années, dans les paroisses du Bas du Fleuve :

‘* Bonjour le maitre et la msitresse Et tous les gens de la maison.

Nous avons fait une promesse

De v'nir vous voir une fois l’an.

Un’ fois l'an. ..Ce n’est pas grand’ chose Qu'un petit morceau de chignée,

“ Un petit morceau de chignée, Si vous voulez.

Si vous voulez rien nous donner, Dites-nous lé,

Nous prendrons la fille aînée

Nous y ferons chauffer les pieds !

La Ignolée! La Ignoloche !

Pour mettre du lard dans ma poche!

“Nous ne demandons pas grand’ chose Pour l’arrivée.

Vingt-cinq ou trent’ pieds de chignée

Si vous voulez.

“ Nous sommes cinq bons drôles,

Et si notre chant n’vous plaît pas

Nous ferons du feu dans les bois, Etant à l'ombre ;

On entendra chanter l’coucou

Et la coulombe ! ”

« Le christianisme avait accepté la coutume druidique en la sanctifiant par la charité, comme il avait 17%

laissé subsister les menkirs en les couronnant d’une

croix. 1l est probable que ces vers étranges :

Nous prendrons la fille aînée, Nous y ferons chauffer les pieds!

sont un reste d’allusions aux sacrifices humains de

Pancien culte gaulois. Cela rappelle le chant ile

Velléda, dans les Martyrs de Châteaubriant.—* Ten-

tatès veut du sang..,.au premier Jour du siècle...

il a parlé dans le chêne des Druides! ” (Soirées

Canaliennes,—année 1663.)

L'air sur lequel se chantent ces fragments consiste

en quelques phrases musicales sur lesquelles la poésie

s’ajuste tant bien que mal, tantôt sur l’une, tantôt sur

l’autre de ces phrases, sans ordre régulier.

Cette coutume traditionnelle de courir la Tgno!ée

s'est surtout conservée dans la ville et le district de

Montiéal. Il y a à peine cinq ou six ans, le maire

de Montréal donnait à des jeunes gens, la veille du

jour de l'an, des permis de courir la Ignolte, sans

Jesquels on s’exposait à avoir aflaire à la police.

Cette mesure de précaution n’empéchait cepen-

dant pas toujours les désordres : lorsque, par ex-

emple, deux Guignolées se rencontraient, pour peu

qu'on se fût grisé en chemin, il y avait bataille, et

Re À FFFI les vainqueurs grossissaient leurs trésors du but n : S des vaincus.

Mon ami, M. Adélard Boucher, m’écrivait de Mont- ;

réal l’an dernier :

Eéssosssse.s. .Je suis loin d'oublier la Ignolee, qui se prononce ici, universeilement, Guignolée, Malheureusement, toutes mes démarches, jusqu’à présent, n’ont abouti à rien d’uule. Tout le monde sait les premiers vers, rien de plus. L'usage s’en passe à Montréal comme à Québec. Jadis ce chant était suivi de quêtes en faveur des pauvres de la localité sérénadée. Aujourd’hui les artisles-chanteurs se constituent eux-mêmes les pauvres, et transforment en sopieuses libations les auimônes qu'ils réussissent encore à prélever de leurs dupes. Ce secret dévoilé a refroidi, comme vous pouvez bien le penser, les sympathies des cœurs charitables, et, aujourd’hui, artistes et pauvres exploitent avec un mince succès “ La Guignolée.”’ En attendant le texte fidèle de ce

chant remarquable, en voici, de mémoire, à peu près la substance : ”

ffff Tutti Vociferando.

En France, dans le Vendômois, ‘“ tous les enfants courent les rues, le premier jour de lan, et disent à ceux qu’ils rencontrent : * Donnez-moi ma œui-l’anneu.”’ Dans le Maine, le peuple court aussi les rues, la nuit qui précède le premier jour de lan, chante des chansons aux portes des particuliers, et les termine par demander quelque chose pour la gui-l’an-neu.” (C. Leser, Collection de pièces relatives à l'Histoire de France, p. 21,1, 1.)

On aimera sans doute à connaître une Guignolée française, et on lira avec intérêt l’article et la chanson qui suivent, tirés d’un almanach publié à Paris, (L'IUlustration, année 1855,) et que M. Adélard

Boncher a eu l’obligeance de me communiquer ;

LA GUILLANNÉE.

‘ La guillannée, gui! l'an néou! gui! l’an neuf! se fait de la manière suivante dans les contrées méridionales, Le 31 décembre au soir, des groupes d'enfants, de jeunes gens, de mendiants, vont, à la

lueur d’un flambeau, de porte en porte, aussi bien 9 9

dans les campagnes que dans les villes, quêter un

présent en l’honneur de l’an nouveau, en entonnant des complaintes ou des légendes en mauvais français, finissant toutes par ces mots ou par des équivalents : Donnez-nous la guillannée !

“Les présénts qui leur sont accordés consistent

quelquefois en inonnaie, le plus souvent en provisions

de bouche, fruits, viande de pore, etc.

“Voici une des légendes chantées par les quéteurs :

“ Le fils du roi s’en vu chasser (bis)

Dans la forêt d’Hongrie ;

Ah! donnez-nous la guillannée,

Monseigneur, je vous prie !

‘“ Ayant chassé et rechassé, (bis)

Il n’a pas fait grand” prie :

Ah ! donnez-nons, etc.

‘ I] n’a trouvé qu’un nid d’oiseau, (bis)

Qui s’appelle la Trie.

Ah ! donnez-nous, etc.

« De cinq qu’il y a, prend le plus beau, (bis)

Et le porte à sa mie.

Ah ! donnez-nous, etc.

“ Qui l’a gardé pendant sept ans (bis)

Dedans une gabie.

Ah ! donnez-nous, etc.

“ Pendant sept aus il y est resté, (bis) Menant bien triste vie.

Ah ! donnez-nous, etc.

& Va, retourne, petit oiseau, (bis) Va, retourne à ta mie.

Ah ! donnez-nous, etc.

‘“ Ainsi que lui, ne reviens pas (bis) Dedans cette gabie.

Ah ! donnez-nous la guillannée, Monseigneur, je vous prie ! ”

Tous les auteurs francais que j’ai pu consulter sur

la matière s'accordent à donner une origine gauloise

à la coutume et aux chansons désignées à la fois par ce mot de Guignolée ou Guillannée. Aujourd’hui encore, dans l’ancienne province du Perche, d’où sont venus les ancêtres d’un grand nombre de familles canadiennes, on appelle les présents du jour de Pan: les éguilas ; or la coutume druidique étant de distribuer le gui de l’an neuf ‘“ par forme d’étrennes, au commencement de l’année ” il est évident que de là vient ce nom de éguilus (ou éguilables, comme on dit à Chartres) donné aux cadeaux du nouvel an.

Le gui est une plante parasite qui naït sur le chêne, sur le pommier, sur le prunier, sur l’acacia d’Amérique, sur le hêtre, sur l’yeuse, sur le châtaigner et sur plusieurs autres arbres. L'histoire de la puissance mystérieuse de cette plante est racontée en

détail dans l Edda des Scandinaves, le livre qui con-

tient le plus de renseignements sur le culte druidique,

On sait que, environ six cents ans avant Jésus-Christ, les Cimbres ou Kimris, qui habitaient la Crimée, firent éruption sur l’Europe septentrionale et occidentale et s’établirent successivement dans les divers pays compris entre la Scandinavie, les Alpes et les Pyrénées. Ce furent ces peuples qui apportèrent le druidisme dans la Gaule. Il parait que lolympe des Cimbres, comme Polympe ‘ies Grecs et des Romains, contenait une scciété à mœurs joliment douteuses,

Halder, ‘ui était le soleil,

Quoiqu'il en soit, une nuit, ni plus ni moins, eut un songe qui lui annc:ait que sa vie était en danger. Il raconte son fait aux autres dieux, qui font avec Balder allianve offensive et défensive. Une vraie brave femme de déesse qui avait nom Fréa. mariée à un dieu nommé Odin, fit faire serment au feu, à Peau, au vent et à tout ce qui constitue les règnes animal, végéial et minéral de

ne pas faire une égratignure au susdit Balder. Cela

étant, tous les dieux se faisaient un amusement, dans:

leurs grandes assemblées, de lancer toute espèce de projectiles au fortuné ‘der que rien ne pouvait blesser et qui prenait un singulier plaisir à cet amusement d’un nouvean genre. Malheureusement, il y avait de par l’olympe un vilain garnement, fourbe, hypocrite et envieux, au demeurant assez joli garçon,

que ce ieu-là n’amusait pas ; il s’appelait Loke.

246 CIIANSONS POPULAIRES

Déguisé en vieille femme, il se rend au palais de Fréa. La déesse un peu curieuse et un peu parleuse, lui demande si elle sait ce qui occupe le plus le conseil des dieux.—Les dieux, répond la vieille, jettent des traits et des pierres à Balder.—Et ni les armes de métal ni les armes de bois ne peuvent lui être mortelles, ajoute Fréa, car j'ai leur serment. —Quoi ! dit la vieille, est-ce que toutes les choses qui existent vous ont fait le même serment ?—Oui, réplique Fréa, excepté pourtant un petit arbuste qui croît au côté occidental du Valhalla (palais d’Odin), et qu’on nomme Mistil Teinn (gui), à qui je n’ai pas voulu demander de serment parce qu’il m’a paru trop Jeune et trop fuible...... La vieille en savait assez. Loke reprenant sa forme naturelle s’en va vite arracher Parbuste par la racine et s’en revient de Pair le plus innocent du monde prendre sa place au milieu des dieux. Or, parmi ces dieux, ilen était un nommé Hoder qui était aveugle. Loke s’approche de lui et Jui dit :—‘* Pourquoi ne lancez-vous pas aussi quelques traits à Balder? Prenez ceci et faites comme les

autres ; je vais vous indiquer où il se trouve.” Hoder

ayant donc pris le gui, et Loke lui dirigeant la main,

‘il le lança à Balder, qui en fut percé de part en part, et tomba sans vie ; et l’on n’avait jamais vu parmi les dieux ni parmi les hommes un crime plus atroce que

celui-là. ... ;”

“ La fable de Balder (le Bélen des Gaulois) dit M.

B. Clavel, explique le motif de cette recherche solennelle du gui du chêne. On comprend qu’elle avait pour objet de priver le dieu mauvais, qui représentait chez nos pères le Loke des Scandinaves, des moyens de tuer Bélen (le soleil).”

“ De nos jours encore, continne M. Clavel, il s’est conservé dans quelques lieux du voisinage de Bordeaux des vestiges de cette coutume druidique (la recherche du gui): des jeunes gens bizarrement vêtus vont en troupe, le premier janvier, couper des branches de chêne, dont ils tressent des couronnes, et reviennent entonner des chansons qu'ils appellent guilanus. Il en est de même parmi les peuples du Holstein, en Allemagne, qui appel'ent le gui marentaken, rameau des spectres. Les jeuncs gens y vont, au commencement de l’année, frapper les portes ct les fenêtres des maisons en criant: Guthyl! (gui).” (Histoire des Gœules, p. 18.)

Le grand sacrifice du gui de l’an neuf se faisait avec beaucoup de cérémonies près de Chartres, le sixième jour de la lune, qui était le commencement de l’année des Gaulois, suivant leur manière de compter par les nuits, ad viscum druidæ clamuare solebant, dit Pline.” (C. Leber, ouvrage déjà cité, p. 21, t. IIL.)

De toutes ces traditions nous n’avons importé, en Canada, que la mascarade du ler janvier et le chant de la Guignoléc ; mais dans plusieurs pays d'Europe, le gui ou rameau de spectres est encore un objet de vénération auquel on attribue une grande puissance. (Voir Mallet, /ntroduction à l'Histoire du Danemark, t. L.—Henry, Histoire d'Angleterre, t. 1, ete:, etc.)

Un écrivain français, ami du Canada, écrivait naguère que souvent une chanson est un monument

plus soiide que les monuments de bronze ou de granit.

Ce qui est certain, c’est que les chansons ont cette

faculté, que n’ont pas les obélisques, d’aller s'asseoir

au foyer de toutes les familles, de suivre le mission-

naire ou le pionnier dans la forêt, de rappeler un

événement à mille lieues de lPendroit où il s’est passé

et sur plusieurs points à la fois. Les menhirs, les

dolmens et Les cromlechs, que on rencontre à chaque

pas en Bretague, ne sont des monuments que pour

les Bretons ou ceux qui vont les voir en Bretagne,

tandis que les joyeuses Guignolées, qui ont avec ces

monuments communauté d’origine, sont chantées

partout où se trouvent des descendants de Kimris ou

de Gaulois : à Chartres, à Pékin, à Alger, à Mexico

ou dans le pays des Algonquins.

La première version de la Guignolée, que l’on va

voir, a été recueillie dans le comté de Berthier, et la

seconde dans les cantons de l’Est.

Solo, reprise en c':œur.

Bonjourle maître et la maî- tres-se Et tout le

B Solo, reprise en chœur.

— Th ss Serre.

mond’ de la mai- son. Pour le der- nier jour de l’an-

né-e La I-gno- 16’ vous nous de- vez.

Si vous vou-

en chœur.

ne- ra seu-le- ment k fille ai-

D So, reprise en chœur.

On lui fe- - ra fair’ bon-ne chè- re, On lui

ra chauffer les pieds.

Bonjour le maître et la maitresse | }; Et tout le mond' de la raison. :

Pour le dernier jour de a bis

La Ignolé? vous nous devez.

Si vous voulez rien nous donner, Dites-nous lé-e ; On emmènera seulement La fille ainée,

bis,

On lui fera fair” bonne chère, bis On lui fera chauffer les pieds. :

On vous demande seulement ] Une chignée Lips

De vingt à trente pieds de long f :

Si vous voulez-c, J

La Ignolé?, la Ienoloche, bis Mettez du lard dedans ma poche! °

Quand nous je s au milieu du bois ] Nous füm?s à l’ombre ; bis J’entendais dote le coucou } bi “ Et la cou'ombe. )

fe-

A Rossignolet &u vert bocage, Lis Ros:ignolet du bois joli. ve

B Eh! va-t’en dire à ma maîtresse bis Que je me meurs pour ses beaux yeux. L

€ Toute fill’ qui n’a pas d’amant, Comment vit-elle ?

El? vit toujours en soupirant, Et toujours veilie,

bis.

AUTRE VERSION

(Recueïllie par M. le Docteur J. À. LeBlanc.)

Bon- jour le maître et la maï- tres- se Dr A 1 =

la mai- son. Nous a vons

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