‹ Chansons populaires du Canada [microforme] (volume 2)Chapitre 136 sur 165 · REMARQUES GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

REMARQUES GÉNÉRALES

Le nombre de nos chansons populaires est tel que « dix gros volumes ne pourraient peut-être pas les contenir.

Les premiers chants qu’entend le petit canadien au berceau, sont presque toujours, à part les improvisations, des chants qui nous viennent de France. Ce sont les plus répandus. Simultanément il entend des cantiques, souvent de très-beaux, et parmi ceuxci les cantiques dits de Marseille, autrefois si populaires dans tout le Canada ; puis encore, et avant qu’il puisse aller à l’église, des psaumes, des hymnes, et en général des chants de la grande mélopée grégorienne. Plus tard il connaitra toutes les chansons en vogue dans sa paroisse, et lorsque, le soir, après une chaude journée d’été, il reviendra se reposer de son travail,

mollement couché sur un moëlleux et odorant voyage

de foin, on l’entendra murmurer d’une voix monotone mais douce, quelques-uns de ces mots, de ces noms si chers qui rappellent l’ancienne mère-patrie ; ou bien,

sur les cages ou dans le canot, il chantera la belle Françoise ou la complainte d’un malheureux voyageur noyé dans les rapides, ou encore le beau Æyrie que chantent à l’église ceux qui lui sont chers et qui sont restés, dans la paroisse natale, sur le bien paternel.

Rarement on l’entendra chanter une chanson grivoise. Et c’est là une chose vraiment digne de remarque que la pureté de ces chants du peuple.

Ce fait important est dû à léducation, au soin scrupuleux des premiers habitants de la colonie de bannir de la jeune société canadienne tout ce qui n’était pas dans l’esprit de ses fondateurs, dont les travaux avaient pour but principal “l’augmentation du saint et sacré nom de Dieu et de notre mère la sainte Eglise,” (1) et dont les conquêtes furent plus encore celles de Dieu que celles de leurs rois. (:)

Plusieurs de nos anciennes chansons se chantent encore aujourd’hui en France avec des variantes lascives que nous ne connaissons pas en Canada. De là il suit évidemment qu’il a dû se faire ici un travail d’expurgation à une époque quelconque. Or ceux qui connaissent l’histoire des premiers temps de la colonie, —alors que lon ne permettait qu’à des hommes exemplaires d’émigrer au Canada, et que, suivant les chroniques du temps, ceux dont la vertu était un peu douteuse semblaient se purifier par la traversée ; alors que toute la colonie naissante ressemblait à une vaste communauté religieuse, et que

(1 Commission de Jacques Cartier.

(2) L'abbé Casgrain,

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les missions huronnes rappelaient les âges de foi de la primitive Eglise, —ceux-là, dis-je, comprennent facilement qu’à cette époque, on n’aurait jamais osé chanter devant ses frères des couplets obscènes, et que le peuple a dû, de lui-même, introduire dans certaines chansons françaises les variantes qui nous sont restées et qui dégagèrent ces chansons de toute immoralité.

Dans tout le cours de mes recherches, je n’ai guère rencontré que deux chansons vraiment immorales. L’une de ces chansons est encore connue en France ; Pautre, dont je n’ai pu retracer l’origine, me fut chantée par une femme qui, assurément, n’aurait jamais consenti à dire ce que, tout en hésitant un peu, elle osait cependant chanter; tant il est vrai que la musique a le don de couvrir d’une sorte de voile de véritables énormités.

Ceci nous rappelle la question que se posait à luimême l’auteur d’un ouvrage sur les danses modernes : “Se trouverait-il une seule mère au monde, écrivait cet auteur, qui consentit à laisser danser certaines danses à sa fille dès qu’on ôterait la musique du bal? ”.... Cette question toute seule, disait Madame Gjertz, après avoir cité elle-même ces quelques lignes, démontre ce pouvoir que possède le son d’ennoblir en quelque sorte ce qu’il y a de plus vil. Sans la musique tout le monde rougirait d’exécuter de telles danses ; mais avec la musique, le bal est-il plus

innocent ?.... (1) (1) Marie Gjertz. La musique au point de vue maral et religieux.

J’ai dit, dès les premières pages de ce recueil, que je ne prétendais pas faire une étude du mérite poétique de nos chants populaires. Je me contenterai d'indiquer ici, en passant, la règle priucipale et presque unique à laquelle les poètes rustiques veulent bien toujours s’astreindre. Cette règle c’est lassonance, qu’un auteur français, M. Raynouard, définissait : ‘la correspondance imparfaite et approximative du son final du dernier mot du vers avec le même son du vers qui précède ou qui suit, comme on appelle rime la correspondance parfaite du son identique final de deux vers formant distique.”?

La longueur du vers populaire est souvent de quatorze syllabes ou même davantage. Chaque fois alors que la rime est masculine (car les rimes parfaites s’y rencontrent quelquefois) la césure est invariablement féminine, ou, plus exactement, sourde. Conformément à l’usage, ces sortes de vers ont été, dans ce recueil, brisés à la césure ; ainsi les deux vers:

Par derrière chez mon père—lui ya-t-un bois joli » Le rossignol y chante—et le j'iur et la nuit,

ont été écrits sur quatre lignes :

Par derrièr’ chez mon père Lui ya-t-un bois joli ;

Le rossignol y chante

Et le jour et la nuit, etc., ete.

Mais en voilà assez sur un sujet, auquel, d’après le plan de ce travail, je ne dois attacher qu’une importance secondaire. Je tends maintenant la main

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