JE PECHE A LA LIGNE
Il est un clair ruisseau Protégé par des saules, Qui m'offrent un rideau D'ombre fraîche et de gaules.
Là , dans l'herbe et les joncs , Vit la troupe maligne Des frétillants goujons Que je pèche à la ligne.
Là, je trouve un réduit Inaccessible au monde, Et mon heure s'enfuit Au murmure de l'onde.
Là, j'ai la paix du cœur, Mon potager, ma vigne Et mon Parfait pécheur. . . .
Car je pèche à la ligne.
Que d'autres, plus hardis Et peut-être moins, sages , Des océans maudits Dépeuplent les rivages !
Pour être un gros pécheur.
J'ai Fâme trop bénigne ; Leurs filets me font peur ; Moi, je pèche à la ligne.
Du choc des passions Spectateur insensible , J^es révolutions Me trouvent impassible.
Rois fous , peuples légers , Pour un mot, pour un signe, Vous vous entr* égorgez....
Moi, je pèche à la ligne,
On dit que nos aïeux Sont chassés du Parnasse , Et que de nouveaux dieux Sont assis à leur place :
Dieux qui chassez Boileau , Racine et Delavigne , Ne troublez pas mon eau :
Moi, je pèche à la ligne.
De ce ruisseau lointain La source est peu connue , Mon poisson , bien fretin , Ma pêche , bien menue ; Mais aux décrets du sort , Content, je me résigne, Et j'attendrai la mort En péchant à la ligne.