LE PRINCE INDIEN
Certain prince de THindoustan , Qui s'ennuyait comme un sultan, Avait puisé dans des lectures Un goût effréné d'aventures, Qui se traduisit un beau soir De la façon qu'on va savoir.
Tandis que derrière sa porte Dormait l'innombrable cohorte Des dignitaires du palais , Chambellans , gardes et valets Chargés de veiller sur le maître, Crac ! il sauta par la fenêtre.
Le voilà courant à grands pas
Les provinces de ses Etats
Qu'il ne connaissait qu'en peinture ,
Admirant la riche nature
Et se disant en aparté :
« Dieu ! que c'est bon, la liberté ! »
Après avoir, à perdre haleine , Franchi les monts, franchi la plaine,
IfM» GUSTAl^E NADAUD.
II entra poudreux et crotte Dans une opulente cite, Et vit devant une boutique Des gens qui parlaient politique.
Gomme il était un peu bavard, Il trouva bon de prendre part A cet entretien populaire ; Un des bourgeois, homme colère, Lui dit, dès le troisième mot :
u Mon ami , vous êtes un sot. n
Le prince pensa : u Sur mon âme , Cet homme est fou : ma cour proclame Que j'ai plus d'esprit à moi seul Que mon père , que mon aïeul , Et que toute F espèce humaine :
C'est un fou , la chose est certaine. »
Gomme il parlait ainsi tout bas, Il aperçut quelques soldats Qui poussaient des bottes d'escrime.
u Bon , dit le prince magnanime , Gâchons mon rang, et montrons-leur Ge que c'est qu'un royal tireur. »
G'est dit; un jeune volontaire Se dispose à le satisfaire.
Son fleuret était moucheté, Par bonheur pour Sa Majesté,
Qui se. vit battre, battre, battre Gomme farine on pierre à plâtre.
u Oh ! oh I dit le royal tirenr, Ceci doit cacher une erreur, Car mon adresse est bien connue :
Toute ma cour est convenue Que j'étais hier un héros ; J'ai boutonné dix généraux, m
Il s'en allait F oreille basse.
Quand il vit sur une terrasse Des étrangers, Chinois et Grecs, Qui, graves, jouaient aux échecs.
Il monte et propose partie ; On l'accueille avec sympathie.
Il trouve vingt joueurs tout prêts ; On commence... Dix coups après.
Le prince était mat. u Qu* est-ce à dire?
Je suis le plus fort de l'empire.
Il faut qu'on m'ait joué des tours ; Au palais je gagnais toujours, n
11 part ; au sortir de l'allée , Il trouve une femme voilée :
« Vous plaît-il , madame , un valet ?
— Fil seigneur, vous êtes trop laid.
— Quoi, laid ! Je suis laid? dit le prinro, Voyez le goftt de la province !
On m'a toujours dit à la cour Que j'étais beau comme le jour. ^ Tout en s* exprimant de la sorte, II. sent une pression forte Au talon droit : un paysan L'écrasait de son pied pesant.
« Oh ! dit le prince , prenez garde , Mon ami, j'ai la main gaillarde, Et l'on m'a dit que, tout enfant, J'étais plus fort qu'un éléphant. »
Lors, le paysan, sans colère.
Prend mon prince et le pose à terre.
Le malheureux , se relevant , Se dit : u Là-bas , je suis savant , J'ai de l'esprit, je suis sublime Aux jeux, à la lutte, à l'escrime, De plus aussi beau que le jour...
Retournons bien vite à la cour. »