LES BOSSES DE GROS-JEAN
Gros- Jean est venu sur son âne, Ce matin , me montrer son crâne :
— J'ai là , dit-il , de tous côtés , Des bosses ; vous qui savez lire , Tâtez-les et me racontez
Ce que cela veut dire.
— Quoi ! Gros-Jean , vous aussi , Vous avez donc plus d^un souci?
Entre les mains je prends sa tête , Et du premier coup je m* arrête :
Gros- Jean , voici la vanité :
Cette bosse; palpez vous-même.
— Oui , monsieur, c*est la vérité , Je m'admire et je m'aime.
— Qvioi I Gros- Jean , vous aussi , Vous avez donc plus d'un souci?
Voici l'amour de la fortune :
Cette bosse est assez commune ;
iOi GUSTAVE NADAUD.
Mais pour vous , paysans sensés , C'est le vin, la viande et la miche.
— Non pas ; on n'a jamais assez Tant qu'un autre est plus riche.
— Quoi ! Gros- Jean , vous aussi , Vous avez donc plus d'un souci ?
Tenez , en voici bien d'une autre :
L'ambition!... Quelle est la vôtre?
D'avoir le foin dans vos greniers £t la paix dans votre ménage?
— Mais non : je serais volontiers Maire de mon vill
— Quoi ! Gros-Jean , vous aussi , Vous avez donc plus d'un souci?
Voici le jeu, l'amour... la gloire!
Oh ! maintenant je puis tout croire !
On n'en saurait jamais finir.
Si l'on voulait compter la somme De soucis que peut contenir La cervelle d'un homme !
— Quoi ! Gros-Jean , vous aussi , Vous avez donc plus d'un souci?
LE FKOID A PAKIS.
11 faisait froid , le six janvier ;
Paris était gelé sur place ;
Le thermomètre Chevallier
Marquait dix degrés sous la glace.
Des employés dans leur bureau
Se chauffaient autour d'un grand poêle... .
Et je pensais aux porteurs d'eau,
Qui sont mouillés jusqu'à la moelle.
Les passants, laids à faire peur,
Agitaient leurs jambes rétives ,
Et lançaient des flots de vapeur,
A l'instar des locomotives.
Des cache-nez d'un goût affreux
Laissaient voir des fronts bleus et rouges.
£t je pensais aux malheureux
Qui n'ont pas de feu dans leurs bouges.
Une élégante au pied cambré Sur le sol battait la mesure ; Son corps paraissait enterré Dans le velours et la fourrure.