‹ Chant du sacre, ou, La veille des armesChapitre 1 sur 6 · CHANT · texte numérisé non relu

CHANT

I A nuit couvre de Reims l'antique cathédrale ; çjMille flanibeaux semant la voûte triomphale , 'De colonne en colonne et d'arceaux en arceaux, ^Étendent sous la nef leurs lumineux réseaux, k^^-vA^s^Et se réfléchissant sur le bronze ou la pierre , /^^-S^^^Font serpenter au loin des ruisseaux de lumière. 'o^^iSi' De soie et de velours les parvis sont tendus ; Les écussons royaux aux piliers suspendus ,

Flottant par intervalle au souffle de la brise ,

Font de soixante Rois ondoyer la devise.

L'autel est ombragé d'armes et d'étendards 5

Ceux que la Palestine a vus sur ses remparts ,

Ceux conquis par Philippe aux plaines de Bovines .

Et ceux qui d'Orléans sauvèrent les ruines ,

Ce panache d'Yvri que fit flotter un roi ,

Ceux que ravit Condé sous les feux de Rocroy ,

Ceux enfin qui , guidant les fils de la Victoire ,

Du Tage au Borysthène ont porté notre gloire ,

Et n'ont rien rapporté de Vienne et d'Austerlitz

Que cent noms immortels sur leurs lambeaux écrits 1

Noirs , souillés , mutités , teints de sang et de poudre ^

Déchirés par le sabre ou percés par la foudre ,

Pendent du haut des murs ; entre leurs plis mouvans

De ce dôme sonore emprisonnent les vents ,

Et semblent murmurer, en roulant sur leur lance :

« Voilà l'ombre qui sied au front d'un Roi de France ! »

r<^^E temple est vide encore : aux marches de l'autel

Un pontife vêtu de l'épliod solennel ,

Semble attendre le jour, l'heure, l'instant suprême,

Par la voix de l'airain , frappé dans le Ciel même :

Cent lévites couverts de vêtemens sacrés ,

Du brillant sanctuaire entourent les degrés;

Le regard suit au loin leurs onduleuses files ;

Debout , l'oeil attentif, en silence , immobiles ,

Ils tiennent d'une main les encensoirs flottans ,

L'autre , pressant la chaîne aux anneaux éclatans ,

Semble prête à lancer vers la voûte enflammée

L'urne , où déjà l'encens monte en flots de fumée.

On n'entend aucun bruit sous les divins arceaux

Qu'un léger cliquetis du fer dans les faisceaux ,

Ou le tintement sourd des gothiques armures

Qui jettent par momens d'aigres et longs murmures.

L'ombre déjà blanchit , tout est prêt , qu attend-on ? —

Entendez-vous là-haut rouler ce vaste son ,

Qui , comme un bruit des vents dans des forêts plaintives ,

Gronde avec majesté d'ogives en ogives,

Par les sacrés échos , répété douze fois ,

Du dôme harmonieux fait vibrer les parois»

Et tandis qu'à ses coups la voûte tremble encore Semble sortir du marbre et rendre l'air sonore ? C'est l'airain de la tour qui murmure minuit : INlinuit ! l'heure sacrée ! Ecoutez ! A ce bruit , Les lourds battans d'airain, brisant leurs gonds antiques, Ouvrent du temple saint les immenses portiques -, On eatend au dehors l'acier heurter l'acier, Le marbre frissonner sous le fer du coursier , Ou le pas des guerriers dont le bruit monotone Ebranle , à temps égaux , le caveau qui résonne 5 Cent chevaliers couverts de l'éclatant cimier Entrent. Quel est celui qui marche le premier ?

J)0]V port majestueux sur la foule s'élève -, L'or fait étinceler le pommeau de son glaive ^ Flottante à son côté , son écharpe à longs plis , Balaye en rctorabant les marches du parvis ; De longs éperons d'or embrassent sa chaussure , Et sur l'écu royal qui couvre son armure , Du sanctuaire en feu tout l'éclat reflété , .Tette au loin sur ses pas des gerbes de clarté.

De son casque superbe il lève la visière -,

Son panaclie éclatant flotte et penche en arrière ,

Et laisse contempler au regard enchanté

D'un front mâle et serein la douce dignité.

Conune un sommet battu des coups de la tempête ,

Dont les neiges d'automne ont parsemé le faite ,

Avant les jours d'hiver déjà ses cheveux blancs

Ont empreint sur ce front la sainteté des ans ,

Et leur boucle d'argent qui s'échappe avec grâce

A son panache blanc se confond et s'enlace -,

Son oeil superbe et doux brille d'un sombre azur ,

Son regard élevé , mais franc , sincère et pur ,

Lançant sous sa visière un long rayon de flamme ,

Semble à chaque coup d'oeil communiquer son ame ^

Dans ce regard sévère et clément à la fois ,

La nature avant l'homme avait écrit ses droits j

Il semble accoutumé , dès sa première aurore ,

A regarder d'en haut un peuple qui l'implore !

Sa bouche , que relève une mâle fierté ,

Imprime à son visage un air de majesté 5

Mais sa lèvre entr'ouverte , où la grâce respire ,

Tempère à chaque instant l'effroi par un sourire j

lo CHANT DU SACRE.

Et cette main qu'il ouvre , et qu'il tend comme Hekri Tout annonce le Roi ! . . . La nef tremble à ce cri : Mais d'un geste à la foule il impose silence , Et d'un pas recueilli vers l'autel il s'avance.

l'archevêque.

D'où viens-tu ?

LE ROI

De l'exil.

l'archevêque.

Qu apportes-tu ?

LE ROI

Mon nom.

l'archevêql'E.

Quel est ce nom sacré ?

LE ROI

Charles dix, et Bourbo».

l'archevêque.

Que viens-tu demander ?

Au nom de qui ?

LE ROI

Le sceptre et la couronne !

l'archevêque.

LE ROI

Du Dieu qui les ôte et les donne î l'archevêque.

Pourquoi ?

Pour imposer à mon nom , à mes droits

Le sceau majestueux du Dieu qui fait les Rois 1 l'archevêque.

Connais-tu les devoirs que ce titre t'impose? Oses-tu les jurer.?

LE ROI

Que Dieu m'aide, et je l'ose.

l'archevêque.

Quels sont-ils ?

Proclamer et défendre la loi , Récompenser, punir, vivre , mourir en Roi ! Aimer et gouverner comme un pasteur fidèle Ce saint troupeau que Dieu confie à ma tutèle , Etre de mes sujets le père et le vengeur !

l'archevêque.

Où les as-tu trouvés, ces devoirs?

LE ROI

Dans mon cœur !

Mon front connut le poids de ces grandeurs humaines, Et c'est la royauté qui coule dans mes veines !

l'archevêque.

Où sont les saints garans de tes sermens ?

LE ROI

Aux cieux!

Les mânes couronnés de mes soixante aïeux, Ce Charles qui fonda , des ruines de Rome , Un empire trop grand pour l'ame d'un autre homme \

VEILLE DES ARMES. i3

Ces princes tour à tour redoutés et chéris, Ces Louis , ces François, ces généreux Henbis ! Et si de ces héros tu récuses la gloire , J'en ai d'autres encore en qui le ciel peut croire I

l'archevêque.

Où sont-ils ces témoins des paroles des rois.^ Où sont tes douze Pairs?

LE ROI

(Montrant les douze Pairs.)

Pontife , tu les vois !

l'archevêque.

Nomme-les !

LE ROI

Reggio ! Ce nom , à son aurore , Du saint vernis des temps n'est pas couvert encore -, Mais ses titres d'honneur sont partout déroulés ! Regarde avec respect ses membres mutilés ! Ce nom, comme les noms des Dunois, des Xaintrailles, A germé tout-à-coup sur vingt champs de batailles :

i4 CHANT DU SACRE.

J'aime mieux pour orner le bandeau qui me ceint, Un grand nom qui surgit , qu'un vieux nom qui s'éteint

l'archevêque.

Quel est ce maréchal qui d'une main frappée , Cherclie en vain à presser le pommeau d'une épée? L'étoile des héros étincelle sur lui , Et son bâton d'azur semble être son appui. -

C'est le second Bavard ! c'est Victor ! c'est Bellune ! Plus brave que son nom , plus grand que sa fortune î Partout où la patrie a des coups à pleurer, Son corps criblé de balle est là pour les parer , Et , fidèle au malheur encor plus qu'à la gloire , Ses revers ont toujours l'éclat d'une victoire !

l'archevêque.

Et celui qui soutient de son bras triomphant

Les pas tremblans encor de ce royal enfant.

Et qui d'un œil de père , en regardant son maitre ,

VEILLE DES ARMES. i5

Semble dire en son cœur : C'est moi qui l'ai vu naître ! Quel est-il?

LE ROI

Un soldat ^ le nom d'AtEUFÉRA Illustre encor celui que l'Espagne pleura , Quand brisant dans Madrid le joug de la victoire , Pour unique dépouille il rapporta sa gloire ! Sauveur du beau pays qu'il avait combattu , Il a ravi son nom! — mais c'est par sa vertu!

l'archevêque.

Mais quel est ce vieillard? Sa blanche chevelure Couvre à flocons d'argent l'acier de son armure :, Par la trace des ans son front paraît terni....

C'est Moncey! des combats le bruit l'a rajeuni. ' Malgré ses traits flétris sous les glaces de l'âge , Les camps l'ont reconnu — mais c'est à son courage! Comme un soldat d'hier il marcha pour son roi ; Il serait mort pour lui! qu'il vieillisse pour moi !

i6 CHANT DU SACRE.

l'archevêque.

Et celui qui brillant d'un long reflet de gloire ?.

LE ROI

La Trémouille !

l'archevêque.

Il suffit : ce nom vaut une histoire I Et celui qui le front sur le marbre incliné , Aux degrés de l'autel humblement prosterné , Les mains jointes, les yeux fixes comme la pierre, Semble exhaler pour toi sa fervente prière , Quel est ce chevalier chrétien?

LE SOI

Montmorency !

l'archevêque.

L'œil , s'il n'y brillait pas, le chercherait ici !

LE roi.

Servant le même dieu, fidèle au même maître, Ses aïeux, à ces traits, pourraient le reconnaître.

Modèle (la sujet, du héros, du clirélicn, Son nom, de siècle en siècle, est un écLo du mien •, Et partout où la France a besoin de son glaive , Ou le Roi d'un ami, Moatmoreivcy se lève.

l'archevêque.

Ce guerrier qui soutient l'étoile des guerriers, • Où limage d'Henri brille entre des lauriers ?

Màcdokald ! des liéros le juge et le modèle. Sous un nom étranger, il porte un coeur fidèle 5 Dans nos sanglans revers, moderne Xénoplion , La France et l'avenir ont adopté son nom , Et son bras, dans les cliamps d' Aréole et d'Ibéric, En sauvant les Français a couijuis sa patrie !

L'APvCHEVEQtE.

Ce sage , revêtu de la toge à longs plis

Où l'on voit enlacés des cyprès et des lis,

Et qui tient dans ses mains ton glaive et ta balance.'^

i8 CHANT DU SACRE.

LE ROI

Arrête ! ce nom seul fait incliner la France !

C'est Desèze ! C'est lui , dont l'éloquente voix

S'éleva pour sauver le pur sang de ses rois,

Quand au fer des bourreaux, impatiens du crime,

Disputant sans espoir la royale victime.

Il fallait un martyr pour défendre un Bourbon !

Lui seul, de ce grand meurtre a lavé son beau nom.

Louis, à l'avenir a légué sa mémoire.

Et ces deux noms unis sont scellés dans l'bistoirc !

l'archevêque.

Et ce preux clievalier qui, sur Fécii d'airain. Porte au milieu des lys la croix du pélei^n , Et dont l'œil, rayonnant de gloire et de génie. Contemple du passéla pompe rajeunie?

LE ROI

CiiATEATJBrviAisr» ! Ce nom à tous les temps répond 5 L'avenir au passé dans son cœur se confond -, Et la France des preux et la France nouvelle

VEÏLLE DES ARMES. 19

Unissent sur son front leur gloire fraternelle. Soutien de la Couronne et de la Liberté, Il lègue un double titre à la postérité ^ Et pour briser naguère une force usurpée, La plume entre ses mains nous valut une épée !

l'archevêque.

Nomme encor ce vieillard qui , de pleurs inondé

Ne m'interroge pas ! c'est le dernier Condé ! ! !

Il pleure un fils absent , ne troublons pas ses larmes !

L ÀRCHEVEQVE.

Et ce prince, appuyé sur ses brillantes armes, Qui , les yeux attachés sur ce groupe d'enfans. Contemple avec orgueil cet espoir?

LE ROI

D'Orléaks !

Ce grand nom est couvert du pardon de mon frère Le fils a raclielé les armes de son père !

Et comme les rejets d'un arbre encor fécond , Sept rameaux ont caclié les blessures du tronc !

l'archevêque.

Nomme enfin ce liéros, doJit la tête inclinée Semble porter le poids de tant de destinée, Et dont le front cliargé de palmes

LE ROI

C'est mon fils !

l'archevêque.

Qu'a-t-il fait pour ce nom?

LE ROI

Demandez à Cadix !

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