L'ENVIE
AU détour du sentier, quand plane la nuit sombre, A l'abri des halliers s'est blotti le bandit. Moins que son œil ardent son poignard luit dans l'ombre, Sanguinaire instrument de son métier maudit.
Là, l'oreille tendue, il épie en silence Les derniers bruits du jour qui lentement s'éteint. Sur la branche voisine un oiseau se balance Et polit de son bec son aile de satin.
Tout est calme et serein. Seul dans ce cœur l'orage Des viles passions gronde confusément.
Cet homme à la nature est un sanglant outrage, Pourtant elle le berce et se venge en l'aimant.
Pour le brigand farouche elle a même caresse Que pour le tendre oiseau qui chante ses amours ; Aux bons comme aux méchants elle répand l'ivresse, Se fait clémente à tous, leur dispense les jours.
Sur le chemin désert enfin un pas résonne Dans 1^ calme du soir. Un passant près de lui Chemine pesamment sans redouter personne ; Nul bras ne s'est levé, le poignard n'a pas lui !
Ignorant les périls de la route déserte, Tu peux passer sans crainte, ô toi, simple artisan, Car le vil détrousseur n'a pas juré ta perte, Et reconnaît de loin ton pas grave et pesant.
Ne crains rien pour le fruit de ton humble journée. Le bandit ne s'est point blotti là pour si peu : Il préfère aux gros sous la luisante guinée ; Aussi tu peux rejoindre et ta femme et ton feu.
Mais on entend le bruit d'un coursier qui, rapide,
Ramène à sa villa le riche financier.
Le bandit se redresse et son regard cupide
A l'éclat de l'éclair et le froid de l'acier.
Il s'élance, il bondit, il frappe sa victime, Le fouille et lui ravit son gousset rempli d'or, Puis sous terre cachant l'instrument de son crime, Il gagne son taudis et sans regret s'endort.
Ainsi sur le chemin pénible de la vie, Au détour du sentier qui mène au mont sacré, Alerte voyageur ! Là se cache l'envie Four frapper le passant de son dard acéré.
Pour le simple ouvrier ses tiges hérissées Ne se dressent jamais. Malheur à l'œil qui luit, Au poète marchant plein de douces pensées, Le front dans la lumière et les pas dans la nuit !
Malheur au noble esprit qui vers le beau s'élève, Au cœur qui vers le bien se sent poussé ! Malheu: A l'épi plein de suc, au rameau plein de sève ! L'envie est là fauchant le talent dans sa Heur.
Lorsque î'Ombre du Soir
LORSQUE l'ombre du soir ombrageant les coteaux De son silence endort le soleil qui se couche, C'est l'heure où l'histrion monte sur les trétaux, Des paroles de haine ou d'amour plein la bouche.
La lune a beau ce soir argenter les vallons, Couvrir les verts buissons de sa clarté sereine, Les coaples affolés remplissent les salons ; Sous les lustres blafards la valse les entraîne.
— ho
Quand la fraîcheur des nuits invite au doux repos, Endormant les oiseaux, le bec caché sous l'aile, De la taverne il sort des infâmes propos Lancés comme un défi dans la nuit solennelle.
Quand les chants se sont tus, que l'aube à peine luit Le premier à chanter c'est l'oiseau qui s'éveille. N'ayant point gaspillé les heures de la nuit, Il lance au Créateur sa note sans pareille.
Et l'homme des trétaux par le vin tout brisé Garde encore à midi le sommeil de l'ivresse. Jusqu'à l'heure où bientôt son être alcoolisé Goûtera de nouveau la coupe enchanteresse.