‹ Chant et poésieChapitre 80 sur 81 · L'UN ET L'AUTRE · texte numérisé non relu

L'UN ET L'AUTRE

L'un creusait une idée, et l'autre une carrière; L'un était né rêveur, l'autre né positif. El chacun d'eux voyait sa chose à sa manière ; L'un n'aimant pas bouger, l'autre étant très-actif.

L'un refaisait le monde ! Et l'autre avec sa pierre Prétendait s'enrichir. — L'un, au temps primitif Prétendait ramener l'Europe tout entière ! L'un de l'autre parlant, disait, d'un ton plaintif :

Il est devenu fou ! — Reprenant sa chimère,

L'un au fond du cerveau, l'autre au fond de la terre

Chacun de sa marotte agitait les grelots.

Tous les deux se trompaient, croyant à la victoire; L'un se ruina ; l'autre, ainsi que Ton peut croire, Ne changea rien au monde en compilant des mois.

Tout enfant, je me transportais en pensée, dans les grands jardins où je m'étais amusé.

Coteaux à l'air si pur, aux villas sons l'ombrage, Bois de Montmorency, bois charmants, préférés; Bois où j'ai tant rêvé !... recevez mon hommage.

Salut! ô bois fleuris, pour mon cœur consacrés. Et vous, qui sourirez de cette préférence, Parcourez-les, ces bois, et vous les aimerez.

Je voudrais vivre là ; tout a son éloquence,

Tout me parle : arbres, vigne, étang, sentiers en croix

Et sous les châtaigniers j'écoute le silence....

Sonorité profonde, où chantent à la fois, L'herbe, les moucherons, les plantes rassemblées, Et les fruits mûrissants, mystérieuses voix.

Il me semble parfois, au détour des allées.

Que je vais voir surgir tous ceux que j'ai perdus....

Tous ceux qui mont aimé! —Feuilles serbes, roulées

Vous gémissez aussi..,. Que sonl-ils devenus?

Qui sait! autour de moi leurs âmes sont peut-être....

S'ils me voient à présent, hélas ! je ne ris plus.

J'ai regardé dehors et fermé ma fenêtre ;

Il a fait froid pour moi. — Voilà pourquoi mon chant

Est triste. — Mais alors que je nie sens renaître

Dans ces bois, au soleil qui s'incline au couchant;

Avec mes souvenirs je me plais on arrière.

Je ne suis pas pressé, j'ai mon rêve en marchant.

On arrive toujours au bout de la carrière....

Et comme je ne puis marcher à reculons,

J'aime de temps en temps m'asseôir sur la bruyère,

Et rêver, comme on dit. — Hélas! si nous allons, C'est bien souvent ainsi que l'écureuil en cage; Il s'épuise à courir, et les mêmes jalons

L'arrêtent essoufflé. Je rêve, c'est plus sage....

Et puis, je ne crois pas aux grands progrès humains.

Dieu veut ce qui doit être, en tout temps, à tout âge.

Sommes-nous bien plus grands que les Grecs, les Romains? Eux, avaient-ils fait plus que ceux de Babylone? Sommes-nous plus heureux, malgré nos orgueils vains,

D'être, par un vapeur, traînés quand il détonne ; D'avoir un éclairage au gaz, et nos portraits Au daguerréotype ? — Une chose m'étonne,

C'est d'être indifférent à d'aussi grands bienfaits ! Donc, en rêvant, je crois que les enfants de Rome, D'Athènes, de Paris, sont également faits.

Est-ce que notre époque est plus heureuse en somme?

On trouve de nos jours, que tout est encor mal.

Les hommes ont beau faire, ils ne refont pas l'homme.

Dans mon rêve, abrité, ce qu'ils font m'est égal.

Les cieux sont toujours purs aux beaux temps de l'année,

Et les bois toujours frais. Dieu seul est libéral.

L'onde est toujours limpide et la pelouse ornée ; La fleur est toujours belle et fascine mes yeux. Mon âme paresseuse aime la destinée.

Je hais le changement et d'idée et de lieux;

Cela m'ennuie. — Assez veulent changer le monde ;

J'y trouve encor du bien, malgré qu'il soit très-vieux.

— Allons, ô ma pensée! allons faire une ronde, Au beau soleil couchant, jusqu'à Montmorency ! Traversons l'Océan. Honni soit qui m'en gronde.

Je suis en Amérique, hélas! hélas ! — Ainsi, Bonjour, beaux cerisiers; bonjour, vigne rougie; Bonjour, halliers touffus, qui m'entourez aussi ;

Bonjour, ô ma vallée odorante et fleurie ! Comme une mer d'azur, tu bordes les chemins ; Tu t'étends, orgueilleuse et toujours embellie

De tes riches villas dans les arbres lointains. Une poussière d'or se tamise, où scintillent Tes murs dorés, rangés comme dans des écrins. Les pampres rougissants, aux arbres s'entortillent. Perdus dans l'horizon, tes massifs ondoyants, Comme une mer houleuse, au soleil jaune brillent. Des cigales j'entends les roulements bruyants ; Je vois luire l'étang d'Enghein; j'en suis la trace Parmi les peupliers de ses chalets riants. Et de ce tertre même, à cette môme place, J'ai peint à même époque, un même effet de soir. Voici bientôt dix ans.. . Oh' comme le temps passe! Et sur ce monticule où je reviens m'asscoir En pensée!... une brise agitant le feuillage, Comme lorsque le temps menace de pleuvoir, M'apporta de ces mois où Ton marque la page. Et qui restent gravés en souvenir charmant : Deux dames, à cheval, rieuses sous l'ombrage, En passant près de moi, dirent en ce moment : Ce que je n'ose ici répéter, je vous jure, Tant ce qu'elles m'ont dit était un compliment. Comme je me rappelle encor cette aventure Arrivée en automne, au beau soleil couchant! Le métal se dissout, mais un souvenir dure.

— Je rentrais aussitôt que j'entendais le chant De la chouette. — Alors, j'avais choisi mon gîte A l'auberge Gosset. — Là-bas, sur le penchant

Où s'étend le village, un chemin tourne vite, Et d scend de la place, à la route d'Enghein. C'est : Au noble jeu d'arc, où mon humble visite

Était toujours fêtée. — Oh! comme ils aimaient bien L'artiste qu'ils logeaient à leur premier étage, Et qui leur avait peint le portrait de leur chien.

— Quand le vent s'élevait et tournait à l'orage. Et que la nuit tombait, j'entendais aux lointains, Les murmures confus de; voix dans le village,

Et le bruit cadencé des grelots argentins

Du voilurier qui passe et que le souper presse....

Pourrais-je retrouver maintenant mes chemins?

— J'avais la blouse bleue, et la boîte traîtresse

Sur le dos. — Quel bon temps ! — Quand je passais, le soii Les filles m'accostaient et me prenaient sans cesse

Pour un marchand forain ! Elles voulaient avoir Des rubans, des lacets, du coton, des dentelles, Des épingles, du fil, gros ou fin, blanc ou noir. En vain je leur disais : Je suis peintre, mes belles ! Et ces bons paysans ! Eux, voulaient m'assommer... Mes moustaches alors me causaient des querelles,

Et j'étais d'uu bâton obligé de m'armer.

Chaque âge a ses chagrins. — Salut! ô ma fenêtre,

Salut, perron de pierre, où je venais fumer....

C'est toujours la maison, mais non les mêmes maîtres 1 Je ne les verrai plus.... Epoux hospitaliers, Ensemble ils sont allés retrouver leurs ancêtres:

Toujours, de père en fils, les Gosset, tonneliers.

Page 1