SCÈNE IV
Les Mêmes, PATOU; une Bète passe de temps en temps.
P ATO U , aboyant du fond de sa niche.
Moi 1 moi !
il apparaît.
CHANTECLEU, rccn'ant.
C'est toi, Patûu, bonne tète hagarde Qui sors de l'ombre avec des pailles dans les yeux?
Oui! pour voir dans les tiens des poutrrrres!
CHANTECLEU.
Furieux?
PATOU
Rrrr...
Quand il roule VR, il est très en colère!
PATOU
C'est par amour pour toi que je la roule, Y Rrrr... Gardien de la maison, du jardin et du champ. Ce que je dois surtout proléger, c'est ton chanl! Et je grogne au danger. C'est mon humeur.
• G cii ANTFri.r: n.
cil AN TE CI. F. R.
De dogiit
Tu fois clos mois? Ça va très mal! Le psychologue (}ac jo suis spnt le mal s'accroîlio.
Il rouille
Et j'ai le flair Dun ratier!
ciiAMECi.rn.
Tu n'es pas un ratier.
p A T O U , secouant la lèle.
Cliantcclcr, Qu'en savons-nous?
CnANTECLEU, le consiilcianl.
C'est vrai que ta race est étrange.
Au fait, qu'es lu?
PATOC.
Je suis un horrible mélange!
Je suis le chien total, fils de tous les passants! J'entends japper en moi la voix de tous les sangs : Grillons, niastiH's, briquets d'Arlois ou de Saintonge,' Mon àme est une meule assise en rond, qui songe! Coq, je suis tous les chiens, je les ai tous été.
CIIANTECLEU.
Ça doit faire une somme énorme de' bonté!
PATOr.
Vois-tu, nous sommes faits pour nous entendre, frère!
Tu chantes le soleil et tu grattes la terre :
Moi, quand je veux m'olTrir un instant sans pareil...
CIlANTECT.En.
Tu le couches par terre et tu dors au soleil!
P.\T0r, avec un pelil i.\;i|)emcnl heureux.
CUANTECI.En.
Celle double amour nous fui toujours commune I
PATOr.
J'aime tant le soleil que je huile à la lune;
El j'adore à ce point le sol f|iio, lout le temps, Ji- r.iis des trous pour y fourrer mon nez dedans!
Je sais! Cela désole assez la jardinière! — Mais quels dangers vois-tu? Tout est calme et lumière, Mon règne humble et doré n'a pas l'air menacé.
LA VIEILLE POULE, sortant la tête du panier.
L'œuf a l'air d'être en marbre avant d'être cassé!
Le couvercle retombe.
CnANTECLEU, à Patou.
Quels dangers?
Ils sont deux. D'abord, dans cette cage...
On entend sifQer le Merle.
CIIANTECLER.
Eh bien?
PATOU
Ce sifflotis.
CIIA.NTECLER.
Que fait-il?
PATOU
Il saccage 1
CIIANTECLER.
Quoi?
PATOU
Tout!
CHANTEGLER, ironîque.
Ah! diable!
A ce moment, LE PAO>î, au loin, pousse un cri
E...on!
PATOU
Et puis ce cri...
LE PAOX, plus lointain.
É...on !
PATOU, grinçant des dents.
...Plus faux à lui tout seul que tout un orphéon!
38 ClIANTECLER.
Cil AN TECLER.
Que t'ont fait ce siffleur et ce preneur de poses?
PATOU, bougon.
Ils m'ont fjil que jo sais qu'ils te feront des chosesl Ils m'ont fait (jue chez nous, bons et purs animaux, Le Paon fait de l'esbroufe et le Merle des mots! Que l'un, avec les goûts grotesques et postiches Qu'il prit en paradant sut des perrons trop riches, L'autre, avec le jargon nonchalamment voyou Qu'il dut prendre en allant Irahier je ne sais où, L'un, commis voyageur du rire qui corrode, Et l'autre, ambassadeur slupide de la Mode, Chargés d'^t«indre ici l'amour et le travail. L'un à coups de sifflet, l'autre à coups d'évontail, Ils nous ont apporté dans la lumière blonde Ces deux lléaux, qui sont les plus tristes du monde : Le mot qui veut toujours être le mot d'esprit, Le cri qui veut toujours cire le dernier cri! — Toi qui sus préférer le vrai grain à la perle. Comment te laisscs-tu prendre à ce... vilain Merle?
On entend le Merle s'exercer à siffler : « Ah ! qu'il fait donc bon.
Un oiseau qui travaille un air!
CnAMTECLEn, indulgent.
Enfin... enfin...
Il siffle un air!
PAT ou, concédant, dans un petit grognement qui s'allonge.
Ou...i. Mais pas jusqu'à la fin!
CHANTECLER, regardant sautiller le 'Merle.
Il est léger!
PATOU, même jeu.
Ou...i. Mais sur notre àme il pèse!
Ln oiseau qui consent à faire du trapèze !
Et puis, voyons, il est intelligent
PATOU, dont le grognement s"alluiiL;o «le plus en plu».
'Ou...i.
Mais pas très : car son œil n'esl jamais ébloui. Il a, devant la llour, dont il voit trop la lige, Le regard qui restreint et le mot qui mitigé.
CUANTECLEIl.
Mon cher, il a du goût.
Oa...i. Mais pas beaucoupl Etre noir, c'est avoir à coup trop sur du goût : Il faut savoir risquer des couleurs sur son aile!
CHAXTECLEU.
Enfin... sa fantaisie est assez personnelle. Il est très drùlc.
PAT ou.
Ou... non! Drôle, parce qu'il prit Quelques locutions qui remplacent l'esprit.^ Qu'il croit inaugurer des syntaxes alertes, Et qu'il dit : « On est des » pour : a Je suis un »? Non, certes!
CUA^ITECLER.
Il a de l'imprévu.
PATOU
Facile, mais grossier.
Je ne crois pas qu'il soit extrêmement sorcier De dire, lorsqu'on voit une vache qui broute : <i La vache la connaît dans les foins n ; et je doute Que d'un particulier génie on ait besoin
Pour répondre au canard : « Ça t'en bouche un coin-coin 1 » La blague de ce Merle à qui je suis» hostile N'est pas plus de l'esprit que son argot du style I
CHAîTTECLER.
Il n'est pas tout à fait responsable. Il subit Son costume moderne.
PATOU
Ah?
40 CM ANTKCLFn,
C II A N 1 i; C 1. 1: n , lui moalraot le Merle.
Il est en hahil!
Il a l'air, dans son frac d'iino coupe cr.'Milille...
l'ATOL .
Du pclit croque-morl de la Foi, qui sautille.
CnANTECI.EU, riant.
Là! lu le fais plus noir qu'il n'est.
J'ai remarqué Que le merle sifllcur n'est qu'un corbeau manqué.
CIIANTECLEU.
Oui, mais sa petitesse...
PATOU, agitant terriblement ses oreilles.
Ah! méfions-nous d'elle 1 Le mal, pour commencer, crée un petit modèle. Ne prends pas des essais pour des diminutifs : L'âme des coutelas rêve dans les canifs; Le merle et le corbeau sont faits du même crêpe. Et, jaune et noir, le tigre est déjà dans la guêpe!
CH.iNTECLER, amusé par la fureur de Palou.
Bref, le Merle est méchant, il est bètc, il est laid...
Il est surtout... que l'on ne sait pas ce qu'il est. Pense-t-il un instant.^ Sent-il une minute.^ Ta: ta', ta!
CIIANTECLEU.
Mais quel mal fait-il.^
p A TOI.
11 lalniale!
Et rien n'est plu> fatal, pour qui pense et qui sent, Que ce vil la tu la complexe et réticent! Oui, chaque jour — ^oiIà pourquoi je roule VRrrr J'entends baisser les cœurs et le vocabulaire Ah! c'est à devenir enia":é!
ACTR PREMIER. 4l
C II A N T E C L E n .
Mais, Palou!...
Selon leur mot ignoble, on rigole de tout; El moi, qni ne suis pas cependant un kiiig Cliarles, Quand je dis quelque chose on me Ivpond : « Tu parles! <> Oh! fuir! suivre un berger qui n'a rien dans son sac! Mais, du moins, quand la nuit on lape l'eau du lac, Avoir — ce qui vaut mieux que tous les os à moelles — La fraîche iihision de boire les étoiles!
CHANTECLEU j clonnè de ce que Palou, sur les derniers mots, a baissé la voix.
Pourquoi parles-tu basP
PATOU
Oui, maintenant, tu vois, Quand on parle d'étoile il faut baisser la voix.
Il met tristement sa tète sur ses pattes.
CHANTECLER, le consolant.
Voyons !
PATOU, se redressant.
Mais c'est trop bête et c'est trop lâche, en somme Je crierai si je veux.
11 hurle de toute sa voix.
Étoiles!...
Puis, comme soulagé.
Nom d'un homme!
DES POULETS, qui passent, au fond, ricanant.
Étoile! — A nous l'azur! — Étoile!
Ils s'éloignent en bouQbnnant.
PATOU
Écoute-les!
On entendra bientôt siffloter les poulets!
CHANTECLER, se promenant fièrement.
Que m'importe! Je chante! et j'ai pour moi les poules!
PATOU
Méfions-nous du cœur des poules — et des foules!
^3 CIIA.NTECLER.
Tu cueilles trop le pii\ de les cocoricos Sur des becs!
CUAN lECM. U.
Mais l'amour, c'est la gloire en bécots! p A T o u .
^loi, je fus jeune aussi. J'eus ma beauté du diable... Lu fi'il incendiaire, un cœur inccndiable. Kli bien, je fus trompé. Pour un autre plus beau? Non! elles m'ont trompé pour un sale caboll
Rugissant tout d'un coup.
Trompé pour qui? pour qui? Le sais-tu?
CHANTECLCR, reculant.
Tu m'effrayes!
PATOU
Pour un basset qui se marchait sur les oreilles!
LE MEULE, qui a entendu le» fieriiiers cris de Païen, passant la léle à travers les barreaux de sa cage.
Comment! il crie encore à propos du basset?
Eh bien, quoi? lu le fus! L'être, qu'est ce que c'est?
On l'est tous! C'est la nt'irligeable contingence 1
Et moi-même, malgré ma vive intelligence.
Tout en noir, mais trahi par mon bec jaune d'œut.
Je ne suis qu'un cocu qui veut passer pour veuf!
PATOL".
Cette plaisanterie est au moins singulière. Il est certains sujets, pourtant...
LE >1 E u L E .
La muselière!
PATOU
Mais toi qui te permets là-haut de tout railler. Qu'es-tu donc?
LE MERLE
Je suis le titi du poulailler. •
PATOU
Et lu lui porteras malheur 1