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tout peiné de l'abandon où il voyait sa bru, Claire-Clémence de Maillé-Brézé; la jeune femme commençait tristement une vie conjugale qu'un sursaut d’héroïsme illuminera un moment et qui se poursuivra lamentablement pour sombrer dans une crise de folie. Elle ne compte guère à Chantilly et se trouve fort effacée au milieu de l’escadron brillant qui entoure sa belle-mère et sa bellesœur et qui excite la verve de Voiture et des autres poètes. Elle tient cependant son rang dans les fêtes officielles, le jour, par exemple (mai 1646), où la reine et le petit roi acceptèrent l'invitation du prince de Condé et
furent festoyés dans ce beau Chantilly que les littérateurs
se reprennent à célébrer : « Chantilly, le séjour des amours et des grâces, lieu où la nature et l’art semblent avoir fait les éléments plus beaux et plus nobles qu'ils ne sont ailleurs, et où la volupté, parée de tous ses charmes, a des appas et des hamecçons pour surprendre les esprits, des beautés pour dérober les cœurs, des délices pour amollir les plus généreux courages. » (Le Prince illustre, par le sieur de Bois-Hus, 1645.)
Le prince de Condé mourut le 26 décembre 1646, et son caractère ne le fit pas regretter. Il faut cependant lui reconnaître le mérite d'avoir supérieurement géré ses domaines, développé et assis solidement la fortune de sa maison. Il est vrai que les services de son illustre fils y avaient contribué ; le don d’un domaine important dans l'Est, le Clermontois, fut la juste récompense des victoires de Rocroy, de Fribourg, de Nordlingen et de Lens. Le jeune prince que la postérité nommera le Grand Condé est alors le plus ferme soutien du trône ; la reine ne lui ménage pas sa faveur, et elle reparaît à Chantilly avec son fils le 12 mai 1647. Quelques jours avant, un secrétaire du duc de Longueville écrivait : « Je fus le 30 avril à Chantilly, qui est un très beau château, quoique 1irré-
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gulier et bâti à l'antique. Il est situé sur un lieu éminent et entouré de fossés très larges et pleins d'une eau fort claire ; les meubles qui y sont viennent de feu M. de Montmorency et sont très précieux, entre autres la tapisserie d'Esther. Le jardin est en bas. Devant le château est une haute cour où est en bronze M. le connétable de Montmorency, père de Madame la Princesse, à cheval et tenant une épée nue à la main. De là l’on entre dans le pare, où d’un côté est un beau mail, et d’un autre la maison de Sylvie... Mesdames les Princesses, la douairière et la jeune, se trouvèrent à Chantilly avec M" de Saint- Simon, de Valençay, M" du Vigean et autres, pour y recevoir et traiter M*° et M'e de Longueville, lesquelles y demeurèrent jusques au vendredi, et arrivèrent le samedi 4 mai à Paris ». M®e de Longueville revenait de Munster, où elle avait accompagné son mari, plénipotentiaire pour la paix. Son nom se retrouve dans la délicieuse lettre en vers et prose où le poète Sarasin fait part à la duchesse de Montausier, alors en Saintonge avec son mari, de la vie charmante que l’on mène à Chantilly :
« Hier au soir entre chien et loup, je rencontrai dans la grande route de Chantilly Madame la Princesse (douairière) qui s'y promenait et qui n’eut jamais tant de santé, accompagnée de M”° de Longueville, qui n'eut jamais tant de beauté, et de M”° de Saint-Loup, qui n'eut jamais tant de gaieté, toutes trois en déshabillé et en calèche, suivies des altesses de Condé et de Conti,
Et d'un autre petit cadet
Monté sur un petit bidet,
Dont la mine mutine et fière Montre qu’il est fils de son père.
(Henry-Jules de Bourbon, fils du Grand Condé, était né le 29 juillet 1643).
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« Madame la Princesse, m'ayant apercu, m'appela et me dit : Sarasin, je veux que vous alliez tout à cette heure 3 écrire à M”° de Montausier que jamais Chantilly n’a été 4 plus beau, que jamais on n’y a mieux passé le temps, qu'on ne l’y a jamais davantage souhaitée, et qu’elle se moque d’être en Saintonge pendant que nous sommes A ICI. sa
Mandez-lui ce que nous faisons, Mandez-lui ce que nous disons.
J’obéis comme on me commande, Et voici que je vous le mande.
Quand l’Aurore sortant des portes d'Orient Fait voir aux Indiens son visage riant, Que des petits oiseaux les troupes éveillées Renouvellent leur chant sous les vertes feuillées, Que partout le travail commence avec effort, 1% A Chantilly l’on dort. 1 Aussi lorsque la nuit étend ses sombres voiles, Que la lune brillant au milieu des étoiles D'une heure pour le moins a passé la minuit, , Que le calme a chassé le bruit, AL Que dans tout l’univers tout le monde sommeille, À Chantilly l’on veille.
Entre ces deux extrémités Que nous passons bien notre vie !
Et que la maison de Sylvie À d’aimables diversités !
Les sens y sont enchantés. vt Les bois, les étangs et les sources, at Et les ruisseaux qui dans leurs courses D'un pas bruyant et diligent Font rouler leurs ondes d'argent, Les jardins, les forêts, les coteaux, les prairies, Le superbe bâtiment Paré de tapisseries, Où la matière et l’art combattent noblement, Et que vous connaissez particulièrement, Peuvent-ils pas passer pour un enchantement ! nie Ici nous avons la musique a Dé luths, de violons et de voix ; Nous goûtons les plaisirs des bois
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Et des chiens et du cor et du veneur qui pique Tantôt à cheval nous volons Et brusquement nous enfilons La bague au bout de la carrière; Nous combattons à la barrière, Nous faisons de jolis tournois, Nous allons tous à courre à l’ombrage des bois, Et nous donnons le bal tous les soirs une fois, Joignant l’humeur galante avec l'humeur guerrière, Et quant à nos festins, ils valent beaucoup mieux Que le festin des dieux ; Ni le nectar, ni l’ambroisie, Qui sont mets fort légers selon ma fantaisie, ’égalent pas nos perdreaux, Ni les gros poissons de nos eaux, Ni nos fruits très bons et très beaux, Ni nos melons, qu’on croirait d'Italie.
Conterai-je dans cet écrit Les plaisirs innocents que goûte notre esprit ? Dirai-je qu'Ablancourt, Calprenède et Corneille, C'est-à-dire vulgairement Les vers, l’histoire, le romant, Nous divertissent à merveille Et que nos entretiens n’ont rien que de charmant ?
Venez donc, divine Julie,
Notre princesse vous en prie ;
Ne vous faites plus désirer,
Et laissez en paix murmurer
Votre époux qui peste et qui gronde Contre ceux qui prennent la fronde, Et qui ne souffre nullement
Qu’on dise bien du Parlement...
La Fronde! Époque de folie, où le tragique le dispute au burlesque, l’injure à la chanson; imbroglio d'intrigues et de coalitions dont l'intérêt personnel est le principal ressort; étrange scénario où le peuple et la bourgeoisie
jouent un rôle et qui marque le dernier sursaut de la féo-
dalité. La tête tourne aux meilleurs : Turenne, Condé n'y échappent pas, et l'intervention des femmes complète
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l'obscurité de ce labyrinthe où les historiens ont tant de peine à trouver le fil conducteur. Après s’être montré le plus ferme soutien du trône, et par conséquent de Mazarin, Condé se laisse engager dans des démarches qui amènent son arrestation. Le 18 janvier 1650, il est enfermé à Vincennes avec son frère Conti etson beau-frère Longueville ; les princesses ont l’ordre de se retirer à Chantilly.
Lenet a tracé dans ses Mémotres le tableau de la vie à Chantilly en mars-avril 1650 : « J’allais et venais à Paris en secret, et quand j'étais à Chantilly j'avais souvent l'honneur de me promener avec les princesses, la duchesse de Châtillon et la comtesse de Tourville. Les promenades étaient les plus agréables du monde. Nous formions les uns et les autres mille desseins chimériques pour la liberté des princes ; et comme la princesse douairière avait l'esprit agréable et la conversation galante, elle parlait souvent avec douleur de l’ingratitude de la reine envers elle, se souvenant des services qu’elle lui avait rendus pendant la vie du feu roi, dont elle nous disait mille particularités curieuses... ; puis elle nous contait des singularités fort particulières et divertissantes de l’amour que Henri IV avait eu pour elle... Les soirées de Chantilly n'étaient pas moins divertissantes que les promenades, car après que l’on avait fait les prières ordinaires en la chapelle, où tout le monde assistait, toutes les dames se retiraient en l’appartement de la princesse douairière, où l’on jouait à divers jeux. Il y avait souvent de belles voix, et toujours des conversations fort agréables, et des récits d’intrigues de cour ou de galanterie qui faisaient passer la vie avec autant de douceur qu'il était possible à des gens qui partageaient fort sensiblement la douleur des princesses... Ces divertissements étaient souvent troublés par les mauvaises nouvelles qu'on apportait ou qu’on écrivait de quelques ser-
viteurs de la maison qu’on avait exilés ou arrêtés, de plusieurs desseins avortés dont on avait auparavant concu de bonnes espérances. C'était un plaisir très grand de voir toutes les jeunes dames tristes ou gaies, suivant les visites rares ou fréquentes qui leur venaient, et suivant la nature des lettres qu’elles recevaient.... On voyait à tout moment arriver des visites ou des messagers qui donnaient de grandes jalousies à celles qui n'en recevaient point ; et tout cela nous attirait des couplets de chansons, des sonnets et des élégies qui ne divertissaient pas moins les indifférents que les intéressés. On faisait là des bouts-rimés et des énigmes qui occupaient le temps aux heures perdues. On voyait les unes et les autres se promener sur le bord des étangs, dans les allées des jardins ou du parc, sur la terrasse ou sur la pelouse, seules ou en troupes, suivant l'humeur où elles étaient, pendant que d’autres chantaient un air ou récitaient des vers, ou lisaient des romans sur un balcon, en se promenant, ou couchées sur l’herbe. Jamais on n'a vu un si beau lieu rempli de meilleure ni plus agréable compagnie, quand le 10 avril, à huit heures du matin, la princesse recut une nouvelle qu’elle me fit l'honneur de m'envoyer dire par Dalmas, capitaine de Chantilly ».
Des troupes étaient signalées aux environs, à Précy, à Creil, à Pont-Sainte-Maxence, à Luzarches, à Senlis. Le gouvernement, inquiet du foyer d’intrigues qui se créait aux portes de la capitale, faisait garder les avenues de Chantilly. Le 12, un gentilhomme ordinaire du roi, nommé du Vouldy, suivi de deux compagnies de gardes suisses qui se postèrent aux issues du côté de la Pelouse et du côté de Vineuil, se présenta porteur de lettres de Sa Majesté adressées aux deux princesses : elles contenaient l’ordre de quitter immédiatement Chantilly et de se rendre en Berry sous l’escorte du sieur du Vouldy. La
princesse douairière se jeta sur son lit, fit la malade, et déclara qu’elle ne pouvait partir dans cet état. Quant à la jeune princesse, du Vouldy ne la connaissait pas; il fut introduit dans une chambre où il apercut, couchée et fort emmitouflée, une jeune femme qui geignait et pleurait, usant de mouchoirs pour cacher son visage, protestant de son obéissance, mais se plaignant de la fièvre et priant qu on lui laissät du répit : cette prétendue malade était une demoiselle de compagnie qui joua son rôle à la perfection ; et comme on montra au gentilhomme un petit garcon de sept ans, richement vêtu et entouré de femmes (c'était l'enfant d’un jardinier), il ne douta pas d’avoir vu la princesse et son fils, et se retira pour organiser la garde des lieux. Pendant ce temps, Lenet avait préparé la fuite avec promptitude. Sortant par le pont de la Volière, les jardins et la galerie des Cerfs, la princesse, son fils et quelques fidèles gagnèrent sans encombre la lisière de la forêt, où les attendaient un carrosse et des chevaux qui les emportèrent à Paris. Le secret fut bien gardé, les déguisements observés, et, le 14 à minuit, les fugitifs étaient en sûreté dans la forteresse de Montrond en Berry, qui appartenait au prince de Condé. Dans la nuit du 15 au 16, la princesse douairière disparut aussi de Chantilly avec la duchesse de Châtillon, pendant que M. du Vouldy montait toujours sa garde ; elle ne revit pas Chantilly, et mourut le 2 décembre suivant à Châtillon-sur-Loing. Les princes sortirent de prison le 13 février 16517, et Claire-Clémence revint à Paris, où son mari lui fit fête. Le 20 avril, ils vont ensemble à Chantilly, accompagnés -des ducs de Nemours et de Beaufort ; on y passe quelques jours en divertissements, chasse et comédie. Mais les intrigues reprennent de plus belle, la reine ne pardonne pas à Condé d’avoir chassé Mazarin, et le prince se laisse entraîner dans une voie où son orgueil ne trouvera aucun
frein. Au début de septembre, à Chantilly, il lève l’étendard de la révolte, et se lance dans une lutte criminelle qui finira par le jeter dans les bras de l'Espagne. Un an plus tard, la partie est perdue pour lui; il sort de Paris le 13 octobre 1652 et se dirige vers les Pays-Bas ; Turenne et La Ferté le poursuivent ; l’armée royale saccage Chantilly le 14, et campe jusqu’au 25 entre Vineuilet Senlis, commettant de grands dégâts. Puis la condamnation du prince rebelle prononce la confiscation de ses biens, et Chantilly a de nouveau le roi. de France pour seigneur.
La cour fit plusieurs séjours à Chantlly dans les années suivantes, d’abord en mai 1655, puis au mois de septembre, où le duc de Mantoue y fut recu par le roi, la reine, le duc d'Orléans et Mazarin; on y fit fête à un général victorieux :
Ce fut en ce lieu de plaisance Qu’avec grande réjouissance Monseigneur le comte d'Harcour Fut reçu de toute la cour (Loret).
Le 2 novembre, le roi et Mazarin font la Saint-Hubert à Chantilly. La reine Christine de Suède s’y arrête en septembre 1656, et le marquis de Saint-Simon lui en fait les honneurs ; il avait eu la charge de capitaine de Chantilly sous Louis XIII, et Louis XIV l'en avait investi en 1654; il habitait le petit château, qui pour cette raison fut alors nommé la Capitainerie, dénomination passagère, car sous les princes de Condé la maison de la Capitainerie fut toujours en dehors du château. Loret a conté dans sa gazette rimée l’anecdote de deux écureuils dont le marquis de Saint-Simon avait grand soin ; la femelle ayant pénétré dans le petit jardin du château,
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