‹ Chantilly et le Musée CondéChapitre 4 sur 91 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

HISTOIRE DE CHANTILLY.— DES ORIGINES AU XVI: SIÈCLE. — LES BOUTEILLER, LES D'ORGEMONT, GUILLAUME DE MONTMORENCY.

Chantilly doit la naissance et le nom à un certain Cantilius, qui, aux premiers siècles de notre ère, vint se fixer dans ce coin charmant de la vallée de la Nonette. Il est permis de penser que l'établissement de la Villa Cantilliaca, du Cantilliacus fundus, suivit de près la conquête des Gaules. Du créateur de ce domaine, nous ne savons que

le nom, qui est bien romain : Tite-Live (XXII, 57) nous a

conservé le souvenir d’un scribe nommé Z,. Cantilius, et Muratori a publié une inscription qui mentionne un Cantilius Faventinus.

Les enfants n'ont pas d'histoire, et l’enfance de Chantilly fut longue ; pour les premiers siècles de son existence, je ne vois d’autres témoins que des tombes de pierre découvertes en plusieurs endroits et qui indiquent des agglomérations très anciennes sur le versant méridional de la vallée, entre le château et le chemin de fer; ces agglomérations ont subsisté jusqu'au xvrrr° siècle avec les hameaux des Fontaines et de Quiquenpoit, noyau de la ville de Chantilly.

L’obscurité se dissipe dès que Chantilly passe aux *

mains de puissants seigneurs. Les premiers portent le nom de la ville de Senlis. Rothold de Senlis est connu dès la fin du x° siècle comme seigneur de Chantilly et d'Ermenonville. Ses successeurs comptent parmi les notables de la cour des premiers Capétiens; au xu° et au xm° siècle, ils seront investis d’une charge de la couronne, celle de bouteiller de France, qui leur fournira dès

lors un nom patronymique, le Bouteiller. André Duchesne

a écrit l'Histoire de la Maison des Bouteillers de Senlis, dont une branche existait encore de son temps et se poursuivit jusqu'à la fin du xvir° siècle. Nous ne nous donne que de la branche qui posséda Chantilly jusqu’au milieu du xrv°.

Les grands domaines que OSCAR cette famille dans la région de Senlis furent amoindris de bonne heure par des fondations pieuses, des dons importants aux abbayes de Chaalis, de Saint-Nicolas d'Acy, d’Hérivaux, qui se trouvèrent ainsi pourvues d'une partie des forêts de Chantilly. D'autres morceaux appartenaient à l’abbaye de Saint-Denis, au prieuré de Saint-Leu d’Esserent, aux petits seigneurs de Vineuil, de Quiquenpoit, de Montgrésin, à des particuliers dont les biens enserraient les fossés du premier château. C’est ainsi que, vers 1140, un certain Hugues Bouvier, de Pontoise, et son parent Mathias, de Senlis, donnèrent leurs terres et prés de Chantilly au prieuré de Saint-Leu ; les terres comprenaient la partie orientale de la Pelouse actuelle, depuis la vallée de Sylvie jusqu’à hauteur des Écuries ; les prés se trouvaient au-dessous, entre les fossés du château et la ville. Gui II le Bouteiller éleva aussitôt des prétentions sur ces biens et souleva un différend qui nécessita l’intervention du pape Eugène III. Il ne fallut pas moins qu'un archevêque et deux évêques pour faire lâcher prise au

seigneur de Chantilly, qui garda néanmoins un tiers des

terres, le morceau compris entre les Six-Arbres et la vallée de Sylvie ; c'était en 1152. Les moines mirent le reste en valeur, et construisirent des bâtiments d’exploitation dans l’espace aujourd’hui compris entre le fossé, le Jeu-de-Paume et les Écuries. Cette ferme, désignée sous le nom de Grange Saint-Leu, Petit Saint-Leu, prit au xiv° siècle celui de Bucamp, qui a été conservé. |

Le petit domaine de Saint-Leu forme l'extrême pointe du diocèse de Senlis et de la paroisse de Saint-Léonard ; au delà, c’est la paroisse de Gouvieux et le diocèse de Beauvais, dont le territoire de Quiquenpoit, hameau sur le versant de la vallée et terres au-dessus, forme le début. Ce hameau est une dépendance du vieux domaine de Chantilly, constituée en fief au xin° siècle en faveur de la famille d'Aunay, apparentée aux Bouteiller; le nom de Quiquenpoit, donné à la tour qui y fut construite, apparaît pour la première fois en 1280 ; il se déforma plus tard en celui de Quinquempoix, que l'usage a consacré. Au milieu de cette ancienne agglomération se trouve une petite église, dite en 1219 moustier de Saint-Germain de Chantilly, en 1234 chapelle de Chantilly, en 1280

chapelle de Saint-Germain, alias de Quiquenpoit, dans

la paroisse de Gouvieux.

Ilest facile de se rendre compte de la physionomie que présente alors la vallée, si complètement transformée par Le Nôtre au xvrr° siècle. Supprimant par la pensée tout ce qui existe de nos jours, imaginons une vaste

prairie coupée de fossés, certainement marécageuse,

commençant au bas de Saint-Firmin-Avilly et s'étendant, entre Vineuil et le château, jusqu’au hameau de Quinquempoix. La rivière de Nonette parcourt cette vallée, passant au-dessus du Hameau et se rapprochant du chàteau pour continuer au long de l'île d'Amour et du canal

Saint-Jean jusqu’à hauteur de l’avenue du Bouteiller. Là, elle pénétrait dans l'étang de Gouvieux, quise développait jusqu’au hameau de la Chaussée de Gouvieux. La partie supérieure de cet étang paraît s'être envasée dès le haut moyen âge; au xiv° siècle, c'était un vaste marécage, s'étendant au bas de la ville actuelle jusqu'au delà du Viaduc. Après avoir fait partie de la seigneurie de Gouvieux, la chaussée et l'étang en furent détachés pour former un domaine spécial, qui appartint d’abord aux comtes de Dammartin et qui fut acquis par Charles V en 1375. Un accord de 1205 avait établi entre les seigneurs de Gouvieux et de Chantilly la propriété de « toute l’eau de Chantilly » depuis le gril de Quinquempoix jusqu’à

Avilly ; un second accord, conclu en 1219, régla le par- . tage de la rivière entre le moustier de Saint-Germain de

Chantilly et Avilly. Une borne fut posée à la tête du mur de la Grange Saint-Leu, assez près du château ; une autre à la tête de la Genevraie, c’est-à-dire à hauteur de l’octogone du Grand Canal, et la rivière fut ainsi divisée en trois parties : la première appartenait à Richard de Vernon,

seigneur de Gouvieux ; la seconde à Gui de Senlis, bou- .

teiller de France, seigneur de Chantilly, la troisième restant commune entre eux. À droite de la rivière, les prés appartenaient aux seigneurs ou habitants de Saint- Firmin-Vineuil, à gauche au seigneur de Chantilly jusqu'aux prés des moines de Saint-Leu.

En somme, dans le voisinage immédiat de son château, le seigneur de Chantilly ne possédait que la partie boisée du parc actuel, avec des prés au nord et quelques hectares de terres au sud ; rien à l’ouest. De la forme et de la force de ce château, nous ne savons rien, si ce n’est quil occupait le même emplacement que ceux qui l'ont suivi, emplacement admirablement choisi sur un rocher émergeant des eaux ; il tirait sa principale force des étangs

qui l’enveloppaient de tous côtés et qui en rendaient l'accès difficile, ce qui ne l’empêcha pas d’être enlevé et pillé par les Jacques en 1358.

Le partage de la succession de Gui III le Bouteiller en 1227 diminua notablement le domaine de Chantilly, car il en détacha les seigneuries de Coye et de Luzarches, dont les bois faisaient partie du massif forestier. Le fils aîné, Gui IV, eut Ermenonville et Montépilloy ; le second, Guillaume, Chantilly, Courteuil et Montmélian; le troisième, Raoul, Luzarches et Coye. Guillaume fit le voyage de Terre Sainte; pris par les Infidèles, il mourut en Égypte vers 1240, et son fils Jean recueillit ses biens. La vie locale des seigneurs de Chantilly ne nous est alors

| connue que par les documents qui relatent leurs difficultés avec les propriétaires voisins; la chasse en est presque toujours la cause. Les bois du Bouteiller se trouvant enveloppés par ceux des abbayes de Saint-Denis et de Chaalis, du prieuré de Saint-Nicolas d’Acy et du chapitre de Notre-Dame de Senlis, c’est toujours aux abbayes qu'il s'attaque; celles-ci lui abandonnent généralement la « grosse bête », — nous dirions aujourd'hui la chasse à courre, — et le menu gibier reste en commun aux deux parties. Un accord de ce genre fut conclu en 1274 entre Jean de Chantilly et l’abbaye de Chaalis, qui possédait la maison et les bois de Commelles.

Ce Jean de Chantilly, mort en 1286, ordonna par testament la fondation d’une chapelle dans son château de Chantilly, et sa veuve, Jeanne d’Aunay, en créa la dotation. Cependant leur fils, Guillaume IIT le Bouteiller, attendit la fin de sa vie pour exécuter la volonté paternelle ; la charte de fondation porte la date du 1° mai 1333. Guillaume mourut avant 1340 et fut inhumé dans la chapelle qu’il avait fait édifier; il y reposa en paix jusqu’à la fin de l’année 1718. Rebâtie en 1507, puis en

1719, la chapelle occupa le même emplacement jusqu’à la Révolution, c’est-à-dire la cage de l’escalier d'honneur actuel. Le 10 décembre 1718, au début des importants travaux qui comprenaient la construction d’une nouvelle chapelle, on découvrit, dit le Mercure de France, « un cercueil de plomb placé dans le milieu de la chapelle, vis-à-vis l’autel, à quatre pieds de profondeur dans la terre, sans aucune inscription, dans lequel on a trouvé un corps dans tout son entier, soit par la vertu des aromates avec lesquels il avait été embaumé, ou autrement. Il avait au menton une barbe de deux doigts de long, qui est restée entre les mains de ceux qui l'ont voulu toucher. Les deux bras étaient liés aux poignets par un cordon de soie. Ce corps, revêtu d’une chemise de toile blanche assez fine que l’on a déchirée avec peine, était enveloppé d’une toile grise cirée, et la toile ficelée d’une corde cirée aussi ». C'était le corps de Guillaume III le Bouteiller. Le cercueil avec son contenu fut porté à l’église paroissiale et inhumé. Guillaume Ill est probablement le seul seigneur de Chantilly qui repose à Chantilly.

Guillaume IV était âgé déjà quand il recueillit la succession paternelle. Il avait épousé Jeanne de Clermont, sœur du maréchal Jean de Clermont, tué à la bataille de Poitiers le 19 septembre 1356, et de Robert de Clermont, maréchal de Normandie, qui fut massacré sous les yeux du dauphin Charles, le 22 février 1358, par les gens d'Étienne Marcel. Guillaume IV n'eut pas d'enfants, et ce fut fort heureux, car il les eût mis sur la paille. Ce fut, dit un document du temps, un homme « de petit gouvernement et discrétion »; le fait est qu'il dissipa tout son bien et vécut d’expédients jusqu’à la fin de sa vie. Dès 1343 1l emprunte 4.000 livres parisis à son beaufrère Robert de Clermont, et, ne pouvant en payer l’intérêt, lui abandonne en 1345 le domaine de Montmélian.

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Il devait en outre 3.000 livres aux marchands des foires de Champagne, et ceux-ci s’apprètaient à faire saisir son bien, lorsque le roi eut pitié du fidèle serviteur qui n'avait jamais ménagé ses deniers au service de la monarchie. Il prit à sa charge les dettes de Guillaume, s'engagea à le délivrer par rançon s’il était pris à la guerre, l’attacha à « hôtel et ménage » de son fils Jean, duc de Normandie ; et Guillaume reconnut ces bienfaits par la donation de ses biens au dauphin ; il s’en réservait usufruit sa vie durant, et l’acte spécifiait que s’il lui survenait « aucun hoir mâle engendré de son corps », la

donation serait sans effet (2 mars 1347). Un mois après,

le duc de Normandie transporta la nue propriété de Chantilly à Jean de Clermont, beau-frère de Guillaume, et, devenu roi, confirma ce don par lettres du mois

d'avril 13553.

Débarrassé de ses dettes, Guillaume vécut retiré à

Chantilly, consacrant à la chasse la plus grande partie

de son temps, veillant jalousement sur ses droits, et ne craignant pas d’usurper ceux de ses voisins. C’est ainsi qu'en louant, en 1550, la paisson dans ses bois à Lorin

de Lodun, marchand de porcs à Senlis, il lui dit qu'il

« pouvait ses pourceaux mener et faire pâturer » dans les bois de Commelles, qui appartenaient à l’abbaye de Chaalis. Dans les premiers jours de novembre, Lorin de Lodun envoya donc ses porcs à la glandée dans les bois de l’abbaye; les frères convers de Commelles voulurent les saisir, et il s’ensuivit une bagarre dont le seigneur de Chantilly fut informé en toute hâte. Il dépêcha aussitôt son écuyer, Jean de Moreuil, quelques serviteurs et familiers, parmi lesquels Pierre Leroy, sergent forestier, et Colart Duquesnel, dit Jacobin, clerc tonsuré, avec mission de s’opposer aux prétentions des gens de Commelles et de reprendre à tout prix les porcs saisis. La petite

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troupe partit pleine d’ardeur, rencontra dans la forêt un frère convers nommé Étienne l'Anglais, et voulut s'emparer de lui pour l’emmener à Chantilly. Le convers résista et essaya de se servir de son glaive, mais tomba aussitôt, frappé d'un mortel coup d'épée.

C'était une grave affaire, et, sous le coup de l’événement, Guillaume le Bouteiller déclara tout d’abord qu'il était dans son tort, ce qui ne l’empêcha pas d’être impliqué dans les poursuites dirigées contre les coupables ; ses biens furent même saisis et « mis sous la main de Sa Majesté ». Mais le roi Jean ne pouvait abandonner l’homme qui lui avait donné Chantilly. Colart Duquesnel fut relâché au mois d'août 1357, l’official de Beauvais n'ayant rien relevé à sa charge. Jean de Moreuil, qui avait pris la fuite, reparut peu après; le roi lui fit grâce par lettres données à Viarmes en octobre 1351. Le meurtrier lui-même, Pierre Leroy, reçut son pardon par lettres du 18 mai 1352. Enfin le seigneur de Chantilly fut mis hors de cause en février 1355, et le roi, alors à Senlis, confirma en même temps les lettres d’innocence de Colart Duquesnel.

Guillaume le Bouteiller ne se montra pas reconnaissant. [l se souvint qu'il avait, aux portes mêmes de Chantilly, un neveu du même nom que lui, Guillaume le Bouteiller de Chantilly, dit le jeune, seigneur deCourteuil ; d'autre part, le souci de son salut arrêta son esprit sur un prieuré voisin, celui de Saint-Nicolas d’Acy ; du neveu comme des religieux il voulut faire ses héritiers, et, sans souci de la donation passée dans toutes les règles en 1347, il en fit une nouvelle en leur faveur. Puis tous ensemble attaquèrent en justice le maréchal de Clermont, « soi-

disant propriétaire de Chantilly » ; des « lettres royaux »

du 20 juin 1355 admirent leur opposition et ajournèrent les parties en la cour de Parlement. Mais le seigneur de

LES BOUTEILLER g

Courteuil mourut peu après; puis le roi Jean fut pris à la bataille de Poitiers (1356), et le maréchal de Clermont y perdit la vie, laissant un fils mineur nommé aussi Jean : enfin les Jacques survinrent en 1358, surprirent le château de Chantilly que le vieux Guillaume n'était plus en état de défendre, et le mirent à sac. Or Chantilly comptait parmi les bonnes forteresses de l'Ile-de-France, et le régent Charles s’émut de la voir en si faibles mains. On chercha dans la parenté du Bouteiller un vaillant homme de guerre qui püt le suppléer ; son neveu Guillaume de la Tournelle, fils de sa sœur Isabeau, dite la prévôte de Saint-Just, déclina la charge d'entretenir le vieillard et de garder son château ; un cousin germain, Jacques d’'Erquery, montra plus de dévouement, mais en exigeant des lettres en bonne forme, que le régent lui octroya en avril 1360; en voici le début : « Ouïe la supplication de notre amé et féal messire Guillaume le Bouteiller, chevalier, seigneur de Chantilly, et de aucuns de ses amis charnels et prochains, contenant que comme pour l’empêchement des guerres le dit chevalier ne peut jouir de sa terre ni de ses revenus, et est si ancien et faible de corps qu'il ne peut faire guerre aux ennemis ni gagner gages à autrui, et spécialement ne peut tenir contre les ennemis sa forteresse de Chantilly, n'ayant mise pour tenir gens d'armes à la garder ni de quoi la avitailler comme il appartiendrait, que ses amis de lignage, qui en ce lui aideraient volontiers, sont pareillement empêchés par les dites guerres, par quoi le dit de Chantilly est en péril de tourner en pauvreté et mendicité, et ainsi est doute et péril que les ennemis ne prennent la dite forteresse, qui serait moult préjudiciable et dommag'eable à notre bonne ville de Senlis, au pays d'environ et à tout le royaume... »; pour ces raisons, le régent autorise le Bouteiller à transporter ses biens à son cousin

germain Jacques, dit Herpin, seigneur d'Erquery, qui les occupera jusqu’à l’issue du procès pendant au Parlement entre le Bouteiller et le petit Jean de Clermont. L'acte de transport fut signé le 26 avril 1360. Le sire d’Erquery « promit loyalement administrer à Guillaume le Bouteiller boire, manger, feu, lit, hôtel, lumière, vêtements et chaussures, linge, langes, chausses et souliers, et toutes ses autres nécessités à son vivre de lui et d’un varlet, et de chevaux et monture, bien et convenablement selon son état, en l’hôtel et compagnie du dit d’Erquery ou de son oncle Louis d’Erquery, évêque de Coutances, comme il plaira au dit Bouteiller ». Celui-ci devait recevoir, en outre, une somme de 5oo florins d’or, et une rente annuelle de 150; le jour où il ne lui plairait plus de demeurer chez le sire d'Erquery ou chez l’évêque de Coutances, la rente serait portée à 500 florins. Le 7 juin suivant, le régent reçut Jacques d’Erquery en foi et hommage pour son château de Chantilly, appartenances et dépendances, et ordonna au bailli de Senlis de l'en laisser jouir paisiblement.

Guillaume le Bouteiller mourut la même année, et Jacques d’Erquery le suivit dans la tombe en août 15617, ayant légué Chantilly à son cousin Jean de Laval, seigneur d’Attichy. Par lettres données à Rouen le 31 août, l’évêque de Coutances, héritier de Jacques, approuva la donation faite à « notre très cher et amé neveu frère Jehan de Laval, chevalier, seigneur d’Attichy », qui en fit aussitôt la foi et hommage au roi. Mais les tuteurs de Jean de Clermont obtinrent par surprise un arrêt du Parlement par lequel « ledit frère Jehan fut dépouillé ou dépointé dudit châtel et terres » ; appel fut aussitôt interjeté, et, Chantilly se trouvant sans maitre, la garde du château et

le gouvernement de la terre furent confiés par Charles V.

au bailli de Senlis, Colart d'Espagny. Les religieux de

. Saint-Nicolas d'Acy firent alors valoir leurs prétentions

auprès des tuteurs de Jean de Clermont, et consentirent à y renoncer moyennant 300 francs d’or; l’accord fut homologué en Parlement le 7 juin 1364. Deux ans après, un nouvel arrêt du Parlement rendit la jouissance de Chantilly à Jean de Laval, mais sans trancher encore la question de propriété.

En 1576, le seigneur d’Attichy donna la terre de Chantilly à son neveu Gui de Laval, à l’occasion de son mariage avec Isabeau de Châtillon. Dix ans plus tard, le 28 mars 1386, un accord amiable termina enfin le procès intenté en 1355; moyennant une somme de 620 florins d'or, Jean de Clermont abandonnait à Gui de Laval la propriété de Chantilly. Deux mois après (28 mai), Gui de Laval, seigneur d’Attichy et de la Malmaison, vendit Chantilly à Pierre d'Orgemont, seigneur de Méry-sur Oise, au prix de 8.000 livres tournois. En cette même année 1386, Pierre d'Orgemont acquit la seigneurie de Chavercy, au delà de Senlis, la terre de Montjay, située plus bas, les seigneuries de Thorigny, du Pin, de Monceau-en-Brie, et se constitua ainsi un domaine territorial fort important. Il terminait une vie bien remplie en assurant une base solide à la fortune de sa maison.

Pierre d’Orgemont, fils de Jean, appartenait à une riche famille bourgeoise originaire de Lagny. Son érudition, son mérite et son intégrité l’élevèrent aux plus hauts emplois. Chancelier de Dauphiné en 1372, puis chancelier de France de 1373 à 1380, il mourut le 3 juin 1389, laissant de Marguerite de Voisines quatre fils, dont un seul, Amaury, retiendra notre attention, car c'est lui qui, dans le partage des biens, recueillera les terres de Chantilly, Chavercy et Montjay. Le premier soin de Pierre d'Orgemont fut de reconstruire le château de Chantilly, lui assignant le périmètre et les bases qui ont

été conservés depuis ; l'œuvre fut terminée par les soins de son fils Amaury, qui nous a laissé à ce sujet des renseignements précis, consignés dans un inventaire de ses papiers annoté de sa main :

« Une lettre donnée en l’an 1386, par laquelle Jehan Quatrehommes, Guillaume, Guillot, Robin et Jehan, dits les Bruyers, maçons, prennent pour certain prix de messire Pierre d’Orgemont à faire le pan de mur et quatre tours au front devant le châtel de Chantilly », c'est-àdire la façade qui regarde la terrasse du Connétable. — Le 4 mars 1389, « Jehan Quatrehommes, Guillaume et Jehan Bruyer, maçons, confessent avoir recu sur le maçonnage de Chantilly la somme de 5.625 francs et 4 sols parisis ». — Le 25 novembre 1389, « Jehan Quatrehommeset Jehan de Septvauxse obligent de faire dedans certain temps au châtel de Chantilly un pan de mur et une tour au milieu, au côté devers Vineuil ». — Le 13 mai 1391, « Nicaise Hénancart, charpentier, oblige son corps et ses biens pour faire plusieurs ouvrages de charpenterie à Chantilly, dont il a marchandé à messire Amaury d’Orgemont ». — Le 16 juillet 1591, « Jehan Leroy et Jehan Malour, charpentiers, prennent de M. d'Orgemont à faire et parfaire bien et convenablement tous les marchés de charpenterie que devait faire au châtel de Chantilly Nicaise Hénancart ». — Le 16 février 1393, « Jehan le Charpentier et Jehan Piel, charpentiers demeurant à Roissy, confessent avoir pris de M. d’'Orgemont à faire la charpenterie d’une galerie et de la maison qui est dessus les étuves à Chantilly pour le prix de 40 francs ». — Le 28 mai 1393, « Jehan le Charpentier et Jehan Piel confessent avoir pris de M. d'Orgemont à faire la charpente du maçonnage qui est à Chantilly depuis la tour d'emprès le puits jusques à la tour des prisons, et la charpenterie de deux galeries étant au dit châtel, tout pour le prix de 1ra francs ». La

« tour d'emprès le puits » est la tour du milieu de la facade nord, vers Vineuil, dont le marché de maçonnerie avait été passé le 25 novembre 1389. La « tour des prisons » était une petite tour en encorbellement qui fermait l'angle aigu du château vers l’ouest ; elle a été remplacée à la fin du xvni° siècle par une tour de même forme et de mêmes dimensions que les autres.

On voit que la reconstruction du château, entreprise en 1386, n'a pu être terminée avant 1394. Ce travail de longue haleine implique une œuvre originale, une transformation complète de l'ancien état des lieux. L'absence de mentions pour ce qui concerne la facade du sud paraît indiquer que la grosse tour du milieu était en bon état et fut conservée, ainsi que la chapelle, qui se trouvait derrière. L'emplacement de cette grosse tour, qui a subsisté jusqu au xix° siècle, est facile à déterminer : l'angle de la cour d'en bas où le petit château se relie aujourd'hui au grand. Le château de Chantilly fut alors une imposante forteresse, flanquée de sept tours plongeant dans de larges fossés, précédée d’une avant-cour fortifiée qui elle-même était enveloppée de vastes viviers dont il reste l’étang de Sylvie au sud et la pièce du Serrurier au nord.

Si l’on attribue à Pierre d'Orgemont la rédaction d’un morceau des Grandes Chroniques de France, son fils Amaury fut aussi un lettré : l'inventaire de ses titres mentionne le diplôme de licencié en droit civil qui lui fut délivré à Orléans le 10 juillet 1380. Maître des Requêtes en 1381, chancelier du frère de Charles VI en 1388, membre du Grand Conseil en 1397, échanson du duc de Bourgogne, premier maître des Comptes en 1399, il mourut le 11 juillet 1400. Il s'était allié à deux puissantes familles parlementaires en épousant (juin 1382) Marie de Paillart, fille de Philibert de Paillart et de

Jeanne de Dormans. La considération dont il jouissait est témoignée par quatre bulles de Robert de Genève, qui fut anti-pape sous le nom de Clément VIT de 1378 à 1394 : la première « donne à messire Amaury d'Orgemont congé de faire chanter partout devant le jour en sa présence » ; la seconde donne à M. d'Orgemont et à sa femme « congé de faire chanter en leur présence en lieux interdits »; la troisième leur accorde « puissance de élire confesseur idoine à leur plaisir »; la quatrième octroie à M. d'Orgemont « et à ses hoirs la présentation de la chapelle du cimetière Saint-[Innocent de Paris ». Le successeur de Robert de Genève, Pierre de Luna, qui prit le nom de Benoît XIII, ne fut pas moins gracieux envers le puissant personnage. Celui-ci ayant désiré unir les revenus de la chapelle de Chavercy, ruinée, à ceux de la chapelle du château de Chantilly, la bulle d’annexion fut donnée en Avignon le 4 des ides de juillet 1395, et la chancellerie papale fit remise à M. d'Orgemont des frais d'enregistrement. Outre le chapelain titulaire, un cordelier de Senlis célébrait la messe au château tous les dimanches et jours de fête ; les Cordeliers s'y étaient engagés par un acte du 20 décembre 1392, en reconnais- .sance d’un don de cent écus d'or destiné aux réparations de leur couvent, et l'engagement fut tenu jusqu'à la Révolution, c’est-à-dire pendant quatre cents ans. Amaury d'Orgemont acquit les seigneuries de Vineuil et de Saint-Firmin, aux portes de Chantilly, la terre et les bois de Montgrésin et d'autres pièces de bois dans la forêt, inaugurant ainsi la tradition d’accroissement qui se poursuivra de siècle en siècle et donnera au domaine de Chantilly une énorme extension. Puis il créa le premier parc et le fit enclore de murs en 1398 par Jean Quatrehommes, le maçon qui avait construit le château; ce parc correspond à la partie boisée du parc actuel ; il était

séparé de l’enclos de la forteresse par une coupure d’eau

qui reliait l'étang du sud à celui du nord ; ce dernier

s’avançait jusqu'au fossé du château, dont il était séparé par la chaussée qui sortait de la « basse cour » et se dirigeait, à travers la prairie, sur le village de Vineuil. L'étang du sud (Sylvie) comprenait la vaste esplanade qui donne aujourd'hui l'entrée, et avait pour limite la chaussée principale ou « de Paris » ; celle-ci continuait la

route forestière de La Morlaye descendant de la chapelle

Sainte-Croix, et aboutissait dans la « basse cour » en face

de l’île où se dresse le petit château et où il y avait déjà

une maison avec jardin. La belle terrasse créée au xvi° siècle devant le château était alors un rocher inégal où parvenait, par un solide pont de bois avec partie mobile, la route de Senlis-Avilly ; un autre pont-levis, au-dessus d’une douve profonde, donnait l'accès de la forteresse. Au delà des fossés vers l’ouest, Amaury d’Orgemont s’assura la possession des prés et des terres des moines de Saint-Leu par un bail de trente ans consenti, le 12 mai 13597, à son écuyer Guillaume Cochet, capitaine de Chantilly, par le prieur Philibert Foucaut ; un prêt de 60 francs d’or, à déduire sur les termes du loyer, était avancé par le seigneur de Chantilly pour les « réfections et réparations de l'hôtel de la Grange Saint-Leu », ce qui indique un triste état des lieux. Le pays avait été dépeuplé par la guerre et la peste; dans une enquête menée en décembre 1397 pour estimer la terre d’Avilly, qu'Amaury voulait acquérir des moines de Saint-Nicolas, un témoin rapporte que, « devant la grande mortalité (causée par la peste), il a vu en la dite ville d'Avilly bien 38 feux bons et notables, en chacun feu plusieurs personnes ; et, depuis la dite mortalité, demeura la dite ville inhabitable plus de dix ans; et en furent emportés du temps des guerres les huis, fenêtres et serrures et toutes

telles menues choses, et de présent n’y a que deux feux ».

Amaury désirait vivement acquérir la terre d’Avilly pour agrandir sa garenne à lapins; l'affaire n’aboutit pas, et il n’en résulta qu’un procès intenté au seigneur de Chantilly par le prieur de Saint-Nicolas, le chapitre de Notre-Dame de Senlis, qui possédait la seigneurie voisine de Saint-Léonard, et les attournés de Senlis. À propos de lapins, il y eut rixes et chicanes, et on plaida pendant trente ans; il fallut un arrêt du Parlement pour apaiser momentanément la querelle (1429). Amaury s’attaqua aussi, toujours pour le droit de chasse, à l’abbaye de Saint-Denis, qui possédait la seigneurie de Gouvieux avec les bois dits aujourd’hui encore ies bois Saint-Denis, et à l’abbaye de Chaalis, propriétaire des bois de Commelles, au-dessus de l'étang de ce nom. Avec Chaalis, l'affaire se termina en 1394 par un accord amiable, et, pour le sceller et l’expérimenter, le capitaine et les garenniers de Chantilly chassèrent pendant trois jours dans les bois en litige avec les gens de Commelles. Le premier jour, « furent là plusieurs personnes huans et crians à fort, et plusieurs lévriers et chiens... et furent pris à force de chiens huit connins (lapins) et au filet onze ». Le second jour au matin, on ne prit qu'un « vieil connin tout vif, auquel fut coupé une oreille, et après on le laissa aller » ; l’après-midi, on chassa « à cor, à cry et à hu », et l’on en prit quinze. Le troisième jour, 19 août 1394, on chassa depuis Commelles jusqu’à un endroit où l’on avait tendu des panneaux et filets, « et là, tant à lévriers, autres chiens courans, espaignos (épagneuls), comme aux dits filets, furent pris vingt connins, qui furent donnés aux assistants ». On chassait alors, non seulement le lapin, mais aussi la grosse bête, avec des chiens de diverses races; ces lévriers, chiens courants et épagneuls, se voient ensemble dans l’Jallali du sanglier, une des plus

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