AVANT-PROPOS
Ab Jovc principium, Musa» : Jovis omnia plena.
VlRGILS.
Ce qu'il y a eu d'admirable dans la poésie
antique, c'est qu'elle a presque toujours eu
un but général et religieux , en même temps
qu'elle songeait à plaire par la belle si m pli*
il AVANT-PROPOS.
cité des formes. Homère et Hésiode , Eschyle et Sophocle , Aristophane et Ménandre , et les lyriques comme Pindare et Alcée , tous ont appliqué leur génie soit au développement moral de l'homme, soit à l'exaltation des gloires de l'Olympe et des grandeurs de la cité. Les Romains en ce sens ont suivi l'exemple des Grecs. Virgile, Horace, Lucrèce , Lucain , Juvénal, les princes de la littérature, ont chanté l'agriculture , les héros de la patrie , les mystères de la nature des choses, ou stygmatisé les ridicules et les vices de leurs concitoyens. Rarement ils ont tourné
leurs regards sur eux - mêmes et se sont
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pris pour sujets de leurs chants : et encore , les élégiaques, comme Tibulle, ont-ils môle souvent à leurs soupirs d'amour Rome et les Dieux.
Chez les modernes, la poésie semble s'être concentrée davantage dans le cercle des émotions individuelles. La personnalité du poète est le pivot sur lequel roulent les trois grands actes de l'épopée du Dante.
Gela vient certainement du jeu plus important de la conscience, de la réflexion profonde et de l'examen de soi-même, inspirés aux hommes par le christianisme. L'a-
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nalyse est devenue le vif besoin de l'intelligence, et en même temps qu'elle s'étendait avec la science aux choses extérieures , elle s'est naturellement appliquée aux sentiments de l'àme. De là est née la rêverie, production toute chrétienne et inconnue aux anciens; de là sont sortis saint Augustin et Pétrarque , les deux grands maîtres de l'analyse intérieure.
De notre temps la place du moi , si bien faite dans Fart par ces hommes illustres, est devenue plus large encore, trop peutêtre. Elle s'est accrue, ce me semble, par
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le manque de foi , uon-seulement aux choses religieuses, mais aux choses politiques. La philosophie du dernier siècle ayant ébranlé les croyances catholiques, et l'expérience fatale des révolutions ayant attiédi le coeur du citoyen , il en est résulté que l'individu n'a plus cru qu'à lui-même , à ses propres sensations, et qu'en se plaçant sur l'autel, il s'est encensé, divinité bonne ou mauvaise. Renouvelée de cette manière, la poésie de notre âge a poussé une gerbe de fleurs sublimes, mais quelquefois aussi dune odeur
énervante et délétère.
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Loin de moi cependant la pensée de proscrire toute poésie ayant pour hase la personnalité. Je sais quels services die * rendus à la psychologie; combien eUe a augmenté ses richesses , et ouvert des jours nouveaux et profonds dans son obscur domaine.
Tout ce qui tend à compléter le tableau de l'homme n'est pas inutile : en fait d'art et de sentiment il faut bien se garder d'être exclusif. Seulement, ce qui est important peut être aujourd'hui, c'est de lutter contre la confusion des idées et le scepticisme des temps, en essayant de retrouver le sentiment général et religieux des
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anciens dans la poésie moderne , et en tournant au profit de la patrie et de l'humanité les beaux talents qui pourraient s'oser dans la contemplation orgueilleuse du moi/
Déjà les grands poètes du siècle de Louis XIV nous ont indiqué la voie. Attirés par le goût et l'amour du beau sur les traces des anciens, ils ont exercé leur génie en dehors du moi, et ont employé tout ce que le ciel leur a départi de brillantes facultés à la moralisation de l'homme et à la gloriiication de l'Etat, au point de
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vue monarchique. Cette tradition n'est pas à dédaigner; et le point de vue changé , l'horizon plus vaste , la liberté admise, il est bon de continuer l'œuvre du dix-septième siècle , en l'agrandissant , s'il est possible. Et puis ce mouvement s'opère progressivement autour de nous dans la poésie européenne. Uhland par ses chants populaires, Miskiewicz par ses poèmes, Manzoni par ses hymnes et son roman des Fiancés , Mamiani par ses légendes nationales, le poète des chartistes et le tory Milnes, par leurs vers pour le peuple, tous débutants ou maîtres achevés, chacun suivant sa croyance et son
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originalité, manifestent assez hautement cette tendance nouvelle. Enfin même parmi nous , la majeure partie de nos poètes éminents essaie cette transformation ; et plus d'un s'est avancé d'un pied ferme et glorieux sur le terrain de la poésie générale et religieuse.
Ainsi donc l'exemple et les traditions ne manquent ni dans le passé, ni dans le présent, et il semble que ce point de vue devienne plus clair de jour en jour. 11 ne s'agit plus seulement de rattacher au ciel l'individu, mais encore l'ensemble des êtres. Relier la cité, la nation, l'humanité, au Dieu