ELLE LUI
Toujours moi.
ELLE
C'est avoir trop d'audace*
LUI
Ce sentier n'est il pas commun à nos parents ?
ELLE
Mais tu le prends toujours juste à l'heure où j'y passe.
lui.
Mais tu passes toujours à l'heure où je le prends.
elle.
Il faut bien que je porte à goûter à mon père.
LUI
Il faut bien que chez nous j'aille goûter aussi. Je n'ai personne moi qui monte à notre terre M'apporter un repas fait comme celui-ci.
Jamais ma soupe à moi n'embauma de la sorte.
elle .
Si ma soupe vraiment a de quoi te tenter, Mon père n'est pas homme à te fermer sa porte.
LUI
Oui, mais c'est dans ces bois que j'y voudrais goûter.
ELLE
Nenni da ! les soupers sur l'herbe me déplaisent*
LUI
L!herbe sans le souper me plairait tout autant. Dégage un peu tes mains des fardeaux qui leur pèsent ; Assieds-toi sous ce hêtre et causons un instant.
ELLE
Ni causer ni m'asseoir. Laisse-moi passer !
LUI
Diable !
Tu n'étais pas si prompte à partir l'autre jour.
ELLE
L'autre jour je croyais ce qui n'est plus croyable. Hélas ! le cœur se serre et s'ouvre tour à tour !
LUI
Que t'ai-je jamais dit dont j'aie à me dédire?
Quel soleil disparu t'ai-je fait entrevoir?
Mes discours changent-ils pour changer ton sourire?
ELLE
Ce n'est pas toi qui m'as menti > c'est mon espoir»
Dès la première fois que tu m'as rencontrée, J'ai cru que tu savais qui j'étais.
LUI
Pourquoi non?
Votre ferme est là-haut derrière la hêtrée ; Ton père est le vieux Toine, et Toinette est ton nom.
ELLE
Tu me crois pauvre alors ?
LUI
Mais, ni pauvre ni riche.
Vos champs ont de nos champs la terre et la grandeur ; Tous sont bien cultivés, aucun ne reste en friche ; Votre vin est au nôtre égal sinon meilleur.
ELLE
Hélas ! hélas !
LUI
Voilà ce qui te désespère ?
K JL Li £ .
Pourquoi me parles-tu si tu ne m'aimes point? Si tu m'aimes pourquoi n'en rien dire à mon père ?
LUI
Nous n'en sommes pas là.
ELLE
Nous en sommes plus loin.
Est-ce en vain qu'on a pris trois baisers sur ma joue ?
LUI
On n'en a pas plus pris que l'on n'en accordait. T'ai-je fait violence et faisais-tu la moue ?
ELLE
Non, mais le lendemain mon père t'attendait.
LUI
Ah ! ah ! nous prévenions notre père ?
ELLE
Oui, sans doute.
LUI
C'était un piège alors qu'on tendait sous mes pas.
ti Là lj Ci m
Le piège, s'il .en est, se dressait sur ma route, Et ce que je voulais c'était n'y tomber pas.
LUI
Il faut un défenseur à ta vertu sévère.
ELLE
11 faut à ma vertu de ne jamais mentir.
lui.
Si dire qu'on fait mal empêchait de mal faire !...
ELLE
Savoir qu'on le dira n'y fait pas consentir.
lui .
C'est monsieur le curé qui t'apprend ces sottises ?
elle.
C'est ma mère d'abord, et c'est moi-même après. Je sais bien des secrets sans que tu me les dises. De celles qui font mal je connais les regrets. Je les vois s'en aller servantes à la ville, Cachant au loin leur honte et traînant leur effroi ; Il en est dont l'hospice est devenu l'asile.
Moi, je veux travailler, vivre et mourir chez moi.
LUI
Et moi je ne veux pas sans être sûr qu'on m'aime Enchaîner à jamais ma jeune liberté.
ELLE
Ma liberté, je crois, s'enchaînerait de même, Et mon amour exige aussi sa sûreté.
LUI
Quand tu serais ma mie avant d'être ma femme, Vraiment le beau malheur !...
ELLE
Le beau bonheur vraiment, Dont le seul souvenir deviendrait un long blâme ! Non ! je te veux pour homme et non pas pour amant. Mes enfants, si j'en ai, naîtront à la bonne heure, Sans que j'aie à rougir d'aucun mauvais propos. Femme qui n'entre pas front haut dans sa demeure, En voit sortir la joie et s'enfuir le repos.
LUI
Peut-être as-tu raison ?
ELLE
a Peut-être » oses-tu dire ?
Tu ne m'écoutes guère ou ne me comprends pas.
LUI
M'aimes-tu seulement ?
ELLE
Ce doute est encor pire.
LUI
Dis-le-moi de plus près et dis-le-moi tout bas.
ELLE
Adieu !
LUI
Non, non ! Écoute avant que tu t'en ailles.
Puisque ton père est là, dis-lui que dès demain J'irai chez vous chercher mon baiser d'accordailles. Passe ta route, enfant ! Tu suis le droit chemin.
ACCORDAILLES
ACCORDAILLES
Des houppes rouges sur les yeux, La vieille jument poulinière Piaffe, s'ébroue et fait la fière Sous son collier aux longs poils bleus.
Et la carriole proprette, Sous sa bâche mise avec soin, En gardant son odeur de foin, A perdu son air de charrette.
— Huhau ! Diha ! Gare dessous !
C'est loin chez toi, c'est près chez nous !
On monte, on s'installe, on se serre, Les petits sont sur les genoux.
« Allons le père! allons la mère! »
Le gars veut vous emmener tous Car s'il a fait son choix sans vous Encor veut-il qu'elle vous plaise, La belle fille aux grands yeux doux Qui lui met le cœur tant à Taise.
— Huhau! Diha! Gare dessous!
C'est loin chez toi, c'est près chez nous!
Comme elle court la bonne bète !
Est-ce l'avoine ? Est-ce l'instinct ?
Sent-elle que c'est jour de fête
Comme ce fut jour de festin?
Mais le joyeux chercheur d'épouse Qui voit la route s'abréger File, file, le cœur léger, Dans le vent qui gonfle sa blouse.
— Huhau ! Diha ! Gare dessous !
C'est loin chez toi, c'est près chez nous!
a Dis donc, garçon. — Quoi dire, père?
, — A-t-elle l'air fort? — Elle l'a.
ACCORDAILLES 61
» — Et l'air bon ? demande la mère.
» — Ah ! pour sûr qu'elle a cet air-là. »
Chacun se tait et chacun pense»
Le garçon soupire inquiet,
Et deux ou trois bons coups de fouet
Rapprochent encor la distance.
— Huhau ! Diha I Gare dessous !
C'est loin chez toi, c'est près chez nous! —
Mais voici déjà la chauminc
Dont la porte s'ouvre déjà.
« — Bonjour voisin, bonjour voisine ;
» Et cette fille-là c'est ça?
» — C'est ça, voisin. — Tant mieux ! fait l'homme .
Et la mère à son tour : « Tant mieux ! » —
» Alors embrassez-vous les fieux I
» C'est affaire faite ou tout comme» »
— Huhau ! Diha ! Gare dessous !
C'est loin chez toi, c'est près chez neus I — >