‹ Chants du paysan (volume 3)Chapitre 11 sur 17 · ELLE LUI · texte numérisé non relu

ELLE LUI

Toujours moi.

ELLE

C'est avoir trop d'audace*

LUI

Ce sentier n'est il pas commun à nos parents ?

ELLE

Mais tu le prends toujours juste à l'heure où j'y passe.

lui.

Mais tu passes toujours à l'heure où je le prends.

elle.

Il faut bien que je porte à goûter à mon père.

LUI

Il faut bien que chez nous j'aille goûter aussi. Je n'ai personne moi qui monte à notre terre M'apporter un repas fait comme celui-ci.

Jamais ma soupe à moi n'embauma de la sorte.

elle .

Si ma soupe vraiment a de quoi te tenter, Mon père n'est pas homme à te fermer sa porte.

LUI

Oui, mais c'est dans ces bois que j'y voudrais goûter.

ELLE

Nenni da ! les soupers sur l'herbe me déplaisent*

LUI

L!herbe sans le souper me plairait tout autant. Dégage un peu tes mains des fardeaux qui leur pèsent ; Assieds-toi sous ce hêtre et causons un instant.

ELLE

Ni causer ni m'asseoir. Laisse-moi passer !

LUI

Diable !

Tu n'étais pas si prompte à partir l'autre jour.

ELLE

L'autre jour je croyais ce qui n'est plus croyable. Hélas ! le cœur se serre et s'ouvre tour à tour !

LUI

Que t'ai-je jamais dit dont j'aie à me dédire?

Quel soleil disparu t'ai-je fait entrevoir?

Mes discours changent-ils pour changer ton sourire?

ELLE

Ce n'est pas toi qui m'as menti > c'est mon espoir»

Dès la première fois que tu m'as rencontrée, J'ai cru que tu savais qui j'étais.

LUI

Pourquoi non?

Votre ferme est là-haut derrière la hêtrée ; Ton père est le vieux Toine, et Toinette est ton nom.

ELLE

Tu me crois pauvre alors ?

LUI

Mais, ni pauvre ni riche.

Vos champs ont de nos champs la terre et la grandeur ; Tous sont bien cultivés, aucun ne reste en friche ; Votre vin est au nôtre égal sinon meilleur.

ELLE

Hélas ! hélas !

LUI

Voilà ce qui te désespère ?

K JL Li £ .

Pourquoi me parles-tu si tu ne m'aimes point? Si tu m'aimes pourquoi n'en rien dire à mon père ?

LUI

Nous n'en sommes pas là.

ELLE

Nous en sommes plus loin.

Est-ce en vain qu'on a pris trois baisers sur ma joue ?

LUI

On n'en a pas plus pris que l'on n'en accordait. T'ai-je fait violence et faisais-tu la moue ?

ELLE

Non, mais le lendemain mon père t'attendait.

LUI

Ah ! ah ! nous prévenions notre père ?

ELLE

Oui, sans doute.

LUI

C'était un piège alors qu'on tendait sous mes pas.

ti Là lj Ci m

Le piège, s'il .en est, se dressait sur ma route, Et ce que je voulais c'était n'y tomber pas.

LUI

Il faut un défenseur à ta vertu sévère.

ELLE

11 faut à ma vertu de ne jamais mentir.

lui.

Si dire qu'on fait mal empêchait de mal faire !...

ELLE

Savoir qu'on le dira n'y fait pas consentir.

lui .

C'est monsieur le curé qui t'apprend ces sottises ?

elle.

C'est ma mère d'abord, et c'est moi-même après. Je sais bien des secrets sans que tu me les dises. De celles qui font mal je connais les regrets. Je les vois s'en aller servantes à la ville, Cachant au loin leur honte et traînant leur effroi ; Il en est dont l'hospice est devenu l'asile.

Moi, je veux travailler, vivre et mourir chez moi.

LUI

Et moi je ne veux pas sans être sûr qu'on m'aime Enchaîner à jamais ma jeune liberté.

ELLE

Ma liberté, je crois, s'enchaînerait de même, Et mon amour exige aussi sa sûreté.

LUI

Quand tu serais ma mie avant d'être ma femme, Vraiment le beau malheur !...

ELLE

Le beau bonheur vraiment, Dont le seul souvenir deviendrait un long blâme ! Non ! je te veux pour homme et non pas pour amant. Mes enfants, si j'en ai, naîtront à la bonne heure, Sans que j'aie à rougir d'aucun mauvais propos. Femme qui n'entre pas front haut dans sa demeure, En voit sortir la joie et s'enfuir le repos.

LUI

Peut-être as-tu raison ?

ELLE

a Peut-être » oses-tu dire ?

Tu ne m'écoutes guère ou ne me comprends pas.

LUI

M'aimes-tu seulement ?

ELLE

Ce doute est encor pire.

LUI

Dis-le-moi de plus près et dis-le-moi tout bas.

ELLE

Adieu !

LUI

Non, non ! Écoute avant que tu t'en ailles.

Puisque ton père est là, dis-lui que dès demain J'irai chez vous chercher mon baiser d'accordailles. Passe ta route, enfant ! Tu suis le droit chemin.

ACCORDAILLES

ACCORDAILLES

Des houppes rouges sur les yeux, La vieille jument poulinière Piaffe, s'ébroue et fait la fière Sous son collier aux longs poils bleus.

Et la carriole proprette, Sous sa bâche mise avec soin, En gardant son odeur de foin, A perdu son air de charrette.

— Huhau ! Diha ! Gare dessous !

C'est loin chez toi, c'est près chez nous !

On monte, on s'installe, on se serre, Les petits sont sur les genoux.

« Allons le père! allons la mère! »

Le gars veut vous emmener tous Car s'il a fait son choix sans vous Encor veut-il qu'elle vous plaise, La belle fille aux grands yeux doux Qui lui met le cœur tant à Taise.

— Huhau! Diha! Gare dessous!

C'est loin chez toi, c'est près chez nous!

Comme elle court la bonne bète !

Est-ce l'avoine ? Est-ce l'instinct ?

Sent-elle que c'est jour de fête

Comme ce fut jour de festin?

Mais le joyeux chercheur d'épouse Qui voit la route s'abréger File, file, le cœur léger, Dans le vent qui gonfle sa blouse.

— Huhau ! Diha ! Gare dessous !

C'est loin chez toi, c'est près chez nous!

a Dis donc, garçon. — Quoi dire, père?

, — A-t-elle l'air fort? — Elle l'a.

ACCORDAILLES 61

» — Et l'air bon ? demande la mère.

» — Ah ! pour sûr qu'elle a cet air-là. »

Chacun se tait et chacun pense»

Le garçon soupire inquiet,

Et deux ou trois bons coups de fouet

Rapprochent encor la distance.

— Huhau ! Diha I Gare dessous !

C'est loin chez toi, c'est près chez nous! —

Mais voici déjà la chauminc

Dont la porte s'ouvre déjà.

« — Bonjour voisin, bonjour voisine ;

» Et cette fille-là c'est ça?

» — C'est ça, voisin. — Tant mieux ! fait l'homme .

Et la mère à son tour : « Tant mieux ! » —

» Alors embrassez-vous les fieux I

» C'est affaire faite ou tout comme» »

— Huhau ! Diha ! Gare dessous !

C'est loin chez toi, c'est près chez neus I — >

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