AU CLOU
Dans l'argot de nos troupiers, le clou ou bloc est un petit local disciplinaire. Je n'ai jamais su pénétrer les origines de cette figure qui me paraît hardie... Enfin, le clou, c'est une belle salle de police, une prison, une cellule, suivant la gravité des punitions encourues.
De ces punitions il m'a été donné de lire quelques libellés que je livre aux appétits farouches de la critique littéraire. C'est d'un style étonnant!... Et ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que tous lesdits
libellés semblent avoir été coulés dans le même moule.-
Qu'on en juge :
(( Lasdaller, chasseur à pied, huit jours de salle de police par le sergent Iloschepot pour, étant de cuisine, le caporal lui ayant demandé où qu'elle était la viande, lui avoir répondu que ça ne le regardait pas, en étant responsable. »
Autre prononcé de jugement :
« Tripet, tambour, deux jours de salle de police par le sergent-major Farouchot pour, étant de garde, avoir, derrière le caporal de semaine de la troisième du deux, frappé vivement la main sur sa cuisse en la retournant. »
Des cavaliers eussent été plus laconiques. Le geste irrévérencieux dont la description réclame de la part des méfiants tant de circonlocutions est tout simplement une basane.
Et la basane se taille de la manière suivante, conformément aux principes de la théorie : « Appliquer la main sur la braguette du pantalon (basané) et lui faire décrire une conversion à gauche avec le pouce pour pivot et le petit doigt pour aile marchante. »
Mais ils se font aussi punir, les cavaliers. Voici», par exemple, le nommé Pacolet, hussard, collé pour quatre jours par le maréchal-des- logis Cravachon « pour, étant de garde d'écurie, lui ayant demandé s'il y avait (juelque chose de nouveau, lui avoir répondu que non ; nonobstant qu'il y avait un homme qui avait reçu un coup de pied dans le ventre, d'un cheval ».
Autres considérants bien sentis :
« Landsmann, cuirassier, deux jours de clou par le brigadier Estradiot pour, étant de faction devant
l'Hôtel de la Préfecture, un civil lui ayant demandé si c'était là le magasin à fourrages, lui avoir répondu qu'il ne savait pas, n'étant pas du pays. »
Porté à quatre jours par le colonel. Ah ! mais... On ne plaisante pas dans la cavalerie. Tant pis pour Landsmann !... Ça lui apprendra à hacher de la paille devant le casernement du représentant du gouvernement.
Enfin, pour des motifs divers, nos troupiers sont au clou. Or
... que faire en un gîte à moins que Ton n'y songe?
OU qu'on n'y dorme, ou qu'on n'y cause? Voici quelquesuns des cloués qui bavardent. Ecoutons-les... Il y a dans le groupe un orateur qui raconte l'histoire de notre expédition de Chine en 1860 :
Et à l'attaque de la Tour de porcelaine, dit-il, fallait voir tous ces Chinois-là tomber en défaillance !... Fallait voir comme le troupier français traitait les bourgeois de Pékin !
— Mais, aujourd'hui que tout le monde est militaire, y a plus de pékins...
■ — Pas plus que de Nankin.
— On ne parle plus que du Tonkin.
— Allons, c'est bon ! Ne causons pas politique.
Un autre condamné disciplinaire, un turco, nous expose ensuite, en cette langue sabù' si chère à Molière, comment les Français ont pris, en 1830, la ville d'Alger qui, antérieurement, avait résisté aux attaques des Espagnols et des Anglais :
— Brimo Sbagnoul venir fasir guerra... boum! boum!... Sbagnoul meskin! makach trabadjar bono ! .. . no poder chiapar VAlgi7\.. andar!...
Venir Ingliss.., fasir bo-oum!... ho-oumf... hooiim!.., medfa grandi, besef le fournée!... no poder chiapar VAlgir... andar!...
Venir FrancAs... chouia, chouia ! fasir basta : pi ! pi ! pan !.., pi ! pi ! pi ! pan !... basta !... tout d'suite chiapar VAlgir!... Francis bono chiapar VAlgir!
Tous ceux qui sont là ne prêtent pas une extrême attention au récit coloré du turco. Cette vieille légende, ils la connaissent et préfèrent causer entre eux de choses plus sérieuses. Ecoutons encore :
— Moi je me suis laissé dire que le président de la République avait plus de cent francs à manger par jour.
— ■ Pas possible !
— Et c'est pas tout. Il a encore sa croix.
— Oui, mais on la lui paye pas.
— • Pourquoi donc ça ?
— • Parce qu'il est dans le civil.
— • Civil tant que tu voudras...
— • Allons, c'est bon. Ne causons pas politique.
Dans une autre salle de clou, le trompette Laridon — un poète ! — déclame une longue épopée qui, bien que les faits se passent sur la même scène, n'a avec V Enéide que des rapports lointains. Il s'agit de l'expédition de Tunisie à laquelle La Ramée a pris part. Prêtons l'oreille !
LE POÈTE
En Tan mil deux cent soixante-huit, la France, Où régnait alors le roi Saint Louis, Prit la croix, voyant les airs d'arrogance D'un nid d^arbicots qu'on nommait Tunis. La Ramée était, malgré son jeune âge, Déjà caporal dans les voltigeurs; Mais, sans hésiter, ce bouillant courage
Rendit ses galons, laissa les honneurs
Pour aller d'aplomb camper sous Carthage.
Il suivit partout l'expédition.
Son robuste bras se couvrit de gloire
Ainsi qu'autrefois celui de Samson.
Mais c'est qu'il tenait, au lieu de mâcboire,
Un sabre greffé sur un mousqueton
Joliment rayé !... Ce bon militaire
Ne pouvant souffrir le cran du repos,
En moins de huit jours aligna sous terre
Mille philistins, bédouins ou turcos !...
Si bien qu'une terreur panique
Glaça bientôt toute l'Afrique.
La Ramée !!... à ce nom magique
Eveillant de sombres échos.
On voyait fuir les arbicots
Et leurs chevaux et leurs chameaux !...
l'auditoire, inlOTompant
Cric î crac !
LE PORTE, reprenant son fil
Mais vous savez bien que mons La Ramée Etait bon enfant comme il était fort; Et, ne voulant plus de scènes de mort. Il fit, un matin, mettre à son rapport : « La race indigène est exterminée...
» Avec elle enfin (puisqu'elle est fumée) > Peut-être on pourra se mettre d'accord. A tous survivants, en préliminaires De paix, il offrit quelques haricots...
Des bons de tabac... et les ordinaires Bourrés de trésors d'eaux grasses et d'os Les firent couler à drus et lonors flots !...
Malheureusement, ces affreux turcos Étaient des lapins madrés en affaires, Ils mirent fort bien la main sur leur cœur Et, du premier rang jusqu'aux serre-files. On les entendit brailler tous en chœur : « Es sellam alihl... Parole d'honneur!,.. » Nous te promettons de rester tranquilles. Mais ils descendaient des Carthaginois, Peuple commerçant et pas mal sournois.
L AUDITOIRE
Cric ! crac ! Cuiller à pot !
LE POETE
Un jour La Ramée, après son service, Avait carrément dormi dans son lit Et, tout en rêvant d'exercice, Plus d'une fois il s'était dit :
« Ah ! pour un homme ayant horreur du vice » Tu devrais bien astiquer ton fusil... » Il est bientôt tout gravé... ma parole! » Vois le canon... Est-ce là du poli ? >
Sur ce, l'ancien met ses guêti-es et vole Au pas de course, au trot, vers Tripoli A seule lin d'en chercher une fiole...
(La veille même, un absurde conscrit.
Considérablement frivole.
Avait sifflé la fiole de l'ancien
En croyant que c'était du chien).
L AUDITOIRE
Cric ! crac ! Courroie de sac !
LE POETE
Donc, ayant tiré son étape Dès les six heures du matin (C'est l'instant où Bourguignon tape), Mons La Ramée, en vrai satrape, Cueille un fagot, fait le café, Puis, après avoir bien bouffé Et, conformément aux principes, Grillé quelques modestes pipes...
L AUDITOIRE
Cric ! crac ! Sous-piecl de guêtre !
LE POETE
(Air de VExthiction des feux, vide siiprà, page (i3'î
Un peu de flemme le prend.
Comme un feignant,
Il s'étend Tout en bâillant...
Sous sa tête il colle Azor, Puis il s'endort
Sans effort Et ronfle à mort !...,
L AUDITOIRE
Cric ! crac ! Baïonnette — on !
LE POETE
Pendant qu'il repose, Un vieux goura d'arbis Rapplique et pour cause... Bref, chacun expose Avec de grands cris Que tous les roumis Sont trop dégourdis !...
Pour venger la chose, Le Kaïd propose De tordre le coup A notre zouzou I...
Mais le vieux soldat avait fine oreille Et savait casser la patte à coco...
(Air de la Diane au camp, vide suprk. page 59)
Donc il s'éveille Comme une corneille Que c'est merveille Et dit ho ! ho !
L AUDITOIRE
Cric ! crac ! Paire de sabots !
LE POETE
Je VOUS disais donc que l'pèr' La Rame'e Dormait d'un seul œil... Il dit aux arbis : « Avancez un peu, venez... n'ayez crainte Car j'ai déserté de chez les Roumis; Asseyez-vous là... le couvert est mis, Et je suis venu vous offrir l'absinthe... »
L AUDITOIRE
Cric ! crac ! La botte à Coco !
Nous en avons plein nos gibernes... la suite au prochain numéro !... Et puis, quand même, nous la connaissons, la suite... Le père La Ramée les a tous flanqués dans la mer!... Raconte-nous autre chose... et en prose, si c'est un effet de ta bonté.
En prose, je veux bien. Mais je vous préviens que ça ne va pas être aussi drôle que le Waterloo de Victor Hugo. Figurez-vous seulement que vous êtes à la bataille de Fontenoy.
Le major Ingolsby, de l'armée anglaise, venait d'être renversé par un boulet qui lui avait fracassé le genou. Etendu sur la lisière du bois de Barry, il appelait au secours. La Ramée, l'entendant, sut ce qu'il avait à faire. Ayant posé à terre soji mousquet et son sac, il courut à une flaque d'eau qu'il avait découverte non loin de la Justice de Notre-Dame-aux-Bois. Là, se servant de son tricorne en guise de bidon, il puisa l'eau qui devait lui servir à laver la blessure. Cela fait, il revint auprès du pauvre major, le pansa comme eût pu le faire un chirurgien du roi et lui banda le genou avec l'unique mouchoir qu'il avait dans la basque droite de son habit de garde-française. Puis, ayant repris son sac et son mousquet, il se battit jusqu'au soir comme un enragé.
Le lendemain de la bataille, un de ses camarades lui dit :
— Tiens! tu n'as plus de mouchoir!... Comment feras-tu, s'il te prend jamais envie de te moucher?
La Ramée aurait pu répondre : « Tu me demandes de quoi je vais vivre? Eh bien ! je vivrai de privations. )) Mais il fit mieux. Il se campa noblement, fit saillir sa hanche, tendit le jarret gauche, prit un air dédaigneux et, portant la main droite à sa moustache, qu'il caressa complaisamment :
— Des mouchoirs !... dit-il. Allons donc ! c'est bon pour des Anglais... ils avaient joliment besoin d'être mouchés, ceux-là ! Pour quant à moi, suffit. Je mettrai désormais des files en arrière.
Et La Ramée exécuta un mouvement héroïque qui fut immédiatement adopté par tous les corps de troupes. Il était encore réglementaire dans l'ancienne « Ecole de peloton w.
l'auditoire Cric ! crac ! La hausse à quinze cents mètres !
LE POÈTE
C'est tout.
Mais un conscrit s'approche du poète Laridon :
— Pardon, lui demande-t-il, qu'est-ce que c'était donc que l'ancienne Ecole de peloton ?
— Vous avez bien entendu parler d'Hercule, un militaire des anciens temps ?
— Ah ! oui, sous la Régence !...
— Eh bien ! donc, le nommé Hercule, un jour de flemyne, s'était mis à dévider les écheveaux de fil d'une nommée Omphalo...
— Ah! je comprends... il faisait des pelotons... Mais cette Omphale, qu'est-ce que c'était ?
— Ce que c'était?... Rien du tout. Ou plutôt si, c'était une cantinière qui lui mangeait son prêt... Ne faites pas comme lui, jeune homme, ouvrez Toeil. Surveillez votre tabac, sans ça vous seriez fumé.
Nous n'avons plus à visiter qu'une dernière salle de bloc. Là, on dévore un journal.
LE LECTEUR, Usant
« ... Si le pays avait été libre de suivre son penchant, il n'aurait nommé, aux dernières élections, que des hommes disposés à soutenir le pouvoir. Malheureusement, on a fait de la candidature officielle non pas pour, mais contre les amis du gouvernement. La réaction lève la tête ! Il est temps d'anéantir les factions qui... i)
UN AUDITEUR, interrompant
Anéantir les factions!... Ça me va, moi qui suis été mis dedans pour, étant de garde...
LE LECTEUR
Silence, Potin ! Je continue...