INSPECTION GÉNÉRALE
Maintenant que toutes les musiques ont joué leurs airs, nous allons voir l'armée française sous les armes, et je ne saurais résister au bonheur d'en passer avec vous Tinspection générale.
Ah Jove principium ! Commençons parla droite. Voici venir les Ecoles militaires. J'aperçois déjà les plumets de la promotion de Kabylie, de la promotion de Crimée-
76 CHANTS ET CHANSONS ^rnJTAIIlES DE FP.ANCE
Sébastopol, etc. Mais ici, je demande la permission déplacer quelques observations préalables.
Je me suis souvent demandé ce que deviendraient les librettistes si, tout d'un coup, l'on supprimait les militaires. A quelles sources iraient-ils puiser, où prendraient-ils leurs sujets d'opéras si, en suite de je ne sais quelle révolution du globe, les galons de grade, toujours si goûtés du public, se trouvaient frappés d'interdit au théâtre? Voulez-vous me dire quel personnage serait jamais capable de tenir le rôle de ce brave qui, le verre ou la rapière en main, s'en vient célébrer avec aplomb la gloire et la patrie, et le vin et les belles? Ah ! oui, si les militaires étaient rayés des fastes de l'histoire, les librettistes auraient un métier bien difficile !
Voyez de combien d'œuvres délicieuses nous serions déjà privés si seulement les gens de guerre ne pouvaient se voir en peinture sur aucune espèce de planches lyriques ! Personne ne connaîtrait la Dame blanclie^ ni le Chalet, ni la Fille du Régiment, ni le Val cVA'iidorr'e, ni les Mousquetaires de la Reine, ni Haydèe, ni le Déserteur, ni la Sirène, ni le Caïd, ni V Éclair, ni même le Barbier, qui envoie chez Bartolo le maréchal-ferrant .du régiment. Et les grands opéras!... nous en resterait-il beaucoup? Aurionsnous Charles VI, la Reine de Chypre ? Est-ce que la Favorite elle-même ne fait pas passer son ami Fernand capitaine au choix (hors tour) ? Est-ce que Guillaume Tell et Robert peuvent se passer de cris de guerre et de chants de victoire ? Et le Prophète, et le Trouvère, qui font mouvoir des corps d'armée!... Et Roland!...
Je ne finirais pas.
Concluez avec moi, messieurs les librettistes, que, partout et toujours, les poumons du dieu des combats soufflent dans vos pipeaux ; que ce dieu chante sur tous les tons et que son timbre de voix est aussi solide qu'irrésistible. Mais, alors, messieurs, pourquoi le maltraitezvous sans vergogne, ce dieu si bon enfant qui vous fait vivre? En vérité, vous êtes bien ingrats! Vous êtes bien peu généreux envers les troupiers dont il est le père. Comment! voici venir la Dame blaiiche apprenant au public que les sous-lieutenants n'ont que douze cents francs d'appointements, et l'Autrichien du Chalet qui, sans aucune précaution oratoire, nous répète que :
Le militaire n'est pas riche, Chacun sait ca !