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LES FRERES DE LAIT

Rondeau.

Air de Rose et Marguerite.

Sur un bon lit, une dame du monde, Fit en criant un tout petit garçon; Le même jour, gaîment, Jeanne la blonde, Sur un grabat, accoucha sans façon.

Le frêle enfant de la riche bourgeoise Avait, dit-on, l'aspect d'un séraphin; Moi, de maman, la pauvre villageoise, J'avais les traits... les traits d'un meurt-de-faim.

Nous avions droit tous deux à l'existence, Lui, qu'il vécût, c'était ce qu'il fallait ! Pour l'élever on rogna ma pitance; Le nouveau-né fut mon frère de lait.

Au même sein nous trouvâmes la vie.

Maman nous tint sur pied d'égalité. L'intérêt, là, sans haine et sans envie. Réunissait richesse et pauvreté.

Ernest et Jean vivaient en petits frères. Il leur semblait avoir le même sang.

Ce rêve, hélas! pour moi ne dura guères. En grandissant, chacun reprit son rang.

Lui n'avait eu que la peine de naître Pour échapper aux malheurs inconnus; Mais, moi, j'avais un mauvais sort pour maître, Le sort des gens qui vont toujours pieds nus.

de Paul Avcnel. 225

Sur le pavé je vécus sans souffrance,

Et, sans rougir, je mendiais mon pain.

« Va, c'est ton droit, me disait l'Ignorance,

Il faut manger; aux passants tends la main. »

Que voulez- vous ? cette affreuse parole

Légalisait mon état d'indigent.

On aurait dû m'envoyer à l'école ;

On n'instruit pas ceux qui n'ont pas d'argent.

Ah ! l'ignorance engendre la paresse, Et la paresse a les instincts mauvais.

Un malheureux poussé par sa détresse Devient souvent un gibier de palais. ,

Le tribunal alors lui fait un crime

De mendier sur les bords du chemin,

Et, sans pitié, le jette dans l'abîme

Où se corrompt le meilleur cœur humain.

Il sort voleur des mains de la Justice, Et la vertu n'est plus dans son grenier ; Il reverra sa geôle protectrice.

Car la prison nourrit le prisonnier.

Instruisez donc l'enfance et la jeunesse; L'instruction est leur part de bonheur.

Riches, tâchez qu'un enfant pauvre naisse Avec l'espoir de garder son honneur.

Ernest instruit, sous sa mise honorable, Fait avec Jean un contraste parfait.

L'un est né riche et l'autre misérable : Les dirait-on jamais frères de lait?

Le peuple veut des lois humanitaires Pour protéger ses enfants nouveau-nés.

226 Chants et Charisons

Vous restez sourds aux cris des prolétaires? Je vous maudis, hommes qui gouvernez !

Mais, malgré vous, en ce siècle prospère, Nous serons, nous, un jour, plus respectés, Car le progrès, agrandissant sa sphère.

Vous rendra bons, messieurs les députés.

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