‹ Chants et chansonsChapitre 130 sur 202 · LA MORT D'UN PRINCE · texte numérisé non relu

LA MORT D'UN PRINCE

A Saint-Cloud, Eugénie ambitieuse et folle, Tout autant que peut l'être une femme espagnole, Dit à la France, un jour, d'un ton calme et serein « La guerre est déclarée. On ira sur le Rhin.

C'est ma guerre ! Mon fils pour gouverner doit boire A la coupe de sang que verse la victoire. » La France répondit : « Reviens de ton erreur, Un fils de paysan vaut un fils d'empereur.

« La gloire des combats est une gloire amère; J'en connais les douleurs : comme toi, je suis mère, Et je porte le deuil de mes braves enfants Tombés pour la patrie en soldats triomphants. Chasse de ton esprit la funeste pensée D'entreprendre en ton nom une guerre insensée, — C'est ma guerre, te dis-je ! et j'y tiens fermement. Ah ! Bismarck, nous l'aurons votre Rhin allemand ! »

Et l'on vit du palais la meute chamarrée

De croix et de galons partir pour la curée

Que l'on devait offrir, de Forbach à Berlin,

Pour relever l'empire, alors sur son déclin.

Ah ! ce n'était partout que pompons et qu'aigrettes !

L'empereur gâteux dit entre deux cigarettes :

« Eugénie a raison ; marchons tous en avant ! »

Et lui-même marcha comme un pantin vivant.

L'armée avait pour chefs des guerriers d'antichambre Dont les nobles chevrons dataient du Deux-Décembre. Musqués, frisés, gantés, ces messieurs allaient là. Comme ils auraient été souper chez Métella. Nos soldais, mal guidés, mais murailles vivantes, N'en défiaient pas moins les tactiques savantes... Et pourtant l'empereur comme un lâche Soudan, Pour les livrer à Metz les trahit à Sedan.

Les peuples ont toujours la mauvaise habitude De montrer pour les grands trop de mansuétude. On plaignait l'empereur et non ces fils vaillants Qui succombaient pour lui dans ces drames sanglants,

de Paul AveiicJ. 251

Et croyez-vous aussi que l'on plaignait les veuves Au milieu du chaos de ces dures épreuves ? Eugénie, en sentant l'empire s'écrouler Ne pensait plus au sang qu'elle avait fait couler.

Le rêve, l'emportant dans les augustes sphères,

La rendait insensible aux cris des pauvres mères.

Aujourd'hui son cœur bat et ses yeux ont des pleurs,

Son âme est descendue aux humaines douleurs.

Sa fierté s'humilie en face de la France :

Elle semble, en perdant sa plus chère espérance,

Surprise de subir l'égalité du sort :

«Ah! dit-elle, on meurt donc, puisque mon fils est mort?»

Ce fils, en imitant les conquérants superbes, Fut pris, occis, au Cap, parmi les hautes herbes, Avec Able et Rogers, deux obscurs compagnons Dont l'histoire déjà ne sait plus les deux noms. C'est qu'ils n'étaient pas, eux, d'impériale race, Et qu'il faut qu'ici-bas chacun garde sa place. Plaint-on leurs mères? — Non. Elles sont du troupeau Qui donne ses petits pour sauver le drapeau.

Ce prince écervelé, digne enfant de sa mère. Rêvait un Deux-Décembre en invoquant Brumaire; Le sang de Waterloo, la honte de Sedan, Eveillaient ses instincts naïfs de prétendant. Il s'efforçait de croire à son droit de naissance. Ces bons Zoulous en ont débarrassé la France, Et l'Angleterre a fait les frais du corbillard. Bonaparteux, priez pour' ce cher Oreillard''-.

Juin 1879.

1. Le flls de Napoléon III avait été ainsi surnommé à cause de la di • mension exagérée de ses oreilles.

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