A HENRI AVENEL
Mes chansons sont les cris, les flonflons et les larmes Qu'un humble chansonnier a trouvés dans son cœur; Elles ont célébré la Patrie et les armes. L'amour et l'amoureux, la table et le buveur.
Elles ont trop souvent perdu leur gai sourire Devant une infamie ou quelque lâcheté; C'est que l'auteur, hélas ! vécut en plein empire, Et que l'orgie alors remplaçait la gaîté.
Devant le crime armé l'homme baissait la tête, Robert Macaire avait pour ministre Bertrand; L'apocryphe neveu de l'empereur-conquête Dans le palais des rois posait en conquérant.
Gallet, Collé, Panard, vos chansons pouvaient rire Avec la Gaudriole au fond d'un cabaret; Vos refrains engendraient le bachique délire En infusant l'esprit dans votre vin clairet.
Votre temps, je le sais, avait la joie aux lèvres; Le sergent Bellerose était fier de Catin ; Les marquises aimaient à ressentir les fièvres Que donnait à leurs sens un souper libertin.
Plus d'un abbé galant près de sa pénitente Remplaçait \ Or émus par la chanson d'amour, Et l'orgueilleux traitant, par sa vie opulente, Effaçait les blasons des seigneurs de la cour.
Puis, un jour, on chanta la Belle Bourbonnaise: C'était la royauté descendue aux haillons; La France dans ses flancs portait la Marseillaise, Qui devait aux combats mener nos bataillons.
L'univers admira cette époque féconde :
Le Panthéon s'ouvrait à l'immortalité; La Justice changeait l'équilibre du monde, La Révolution chantait la Liberté.
Chénier, Rouget de l'Isle et Fabre d'Eglantine Ont tous les trois écrit des refrains renommés; A cette époque aussi la rouge guillotine Avait aux carrefours ses poètes aimés.
La France aime à chanter : la chanson est française; Elle chante le sang, le vin, l'or, les amours. Tous les sujets lui vont. Et, ne vous en déplaise, Elle chante partout, elle chante toujours.
Chez les restaurateurs Juillet et Baleine : Barré, Ségur, Gouffé, Brazier, Piis, Désaugiers,
de Paul Avenel. 255
A table, ont tous fêté Cornus, Momus, Silène,
Et les braves guerriers dormant sur leurs lauriers.
Vainqueur, le Despotisme alors faisait merveille ! Les crimes de la Gloire étalaient ses vertus; Et les soldats chantaient la guerre et la bouteille, Buvant à la guinguette aux malheurs des vaincus.
Enfin, Déranger vint comme un nouveau Malherbe,
Et le premier en France ennoblit la chanson
En lui donnant le ton satirique et superbe.
Le bon sens fut son arme et l'esprit son blason.
Après lui sont venus Debraux, Festeau, Colmance, Pierre Dupont, Clairville et bien d'autres, ma foi ! Différant de drapeau, mais tous aimant la France. Ils célébraient en elle ou le peuple ou le roi.
Ma muse chansonnière aime la politique.
Et Némésis parfois assombrit sa gaîté; Elle m'a toujours dit : « Chante la République En haine de l'Empire et de la Royauté. »
24 février 1880.