‹ Chants et chansonsChapitre 146 sur 202 · A MON AMI EUGÈNE SPULLER · texte numérisé non relu

A MON AMI EUGÈNE SPULLER

Un long cri déchirant a passé sur le monde ;

Et la France en ressent une douleur profonde.

Paris est stupéfait, anéanti, surpris.

Qu'est-il donc arrivé pour émouvoir Paris ?

On a vu s'envoler l'Espérance sereine

Qui consolait encor l'Alsace et la Lorraine,

Et des larmes couler à Metz, Strasbourg, Belfort...

On pleure Gambetta, le grand Français est mort !

Il est mort entouré des rayons de sa gloire,

Illustrant à lui seul un feuillet de Thistoire ;

Il est mort en chemin comme est mort Mirabeau,

Mais en laissant un nom sans tache à son tombeau.

Tribun audacieux, courageux et stoïque.

Il rehaussait la France avec la République ;

Il voulait retrouver pour elle la fierté

Que possède un pays fort de sa liberté.

A ses amis soldats dans sa parole franche, Il disait clairement qu'il voulait la revanche. Il préparait la France à des jours glorieux, Changeant les chefs vaincus en chefs victorieux. Il voulait rétablir cette invincible armée Dont l'Europe enviait jadis la renommée; Il avait fait tout bas le serment d'Annibal, De rendre à son pays l'honneur national.

Donc, son plus cher espoir, sa plus douce pensée, Etait de relever notre France abaissée ; Et, quand vers la frontière il dirigeait la main, Son geste semblait dire : « Attendez à demain,

de Paul Aven cl.

Frères ! nous serons forts, nous briserons la chaîne Qui courbe sous son poids l'Alsace et la Lorraine. Et, reprenant sur vous sa souveraineté, La France vous rendra Patrie et Liberté. »

Eclairé par l'ardeur de son patriotisme, Il voyait l'ennemi dans le cléricalisme; Sous le masque béat des plus fervents dévots, Il lisait des instincts de méchants et de sots. L'Eglise lui semblait un dangereux repaire Où Tartufe viveur frôle Rodin austère; Où le prêtre, du fond d'un confessionnal, Compromet pour la Foi l'honneur national.

Son âme, généreuse et grande et bien trempée, Ne confondit jamais le cierge avec l'épée, Ni le divin mensonge avec la vérité; Deux souffles l'animaient : Patrie et Loyauté. Il voulait qu'à l'enfant l'instruction laïque Enseignât les bienfaits de notre République, Afin qu'il échappât aux superstitions Qu'un passé despotique impose aux nations.

Quand les hordes du Nord envahirent la France, Gambetta n'eut qu'un but, un seul, la délivrance. Par ses mâles discours il aguerrit la peur; A sa voix, le pays sortit de la stupeur. Sa grande activité, sans cesse renaissante. Endigua dans ses flots la Prusse envahissante. Que n'avait-il alors un pouvoir souverain, Pas un seul Allemand n'eût repassé le Rhin !

Une paix insensée arrêta sa vaillance, Réduisant au néant bravoure et vigilance. Trochu le catholique avait rendu Paris, Bravant dévotement la honte et le mépris.

Et Gambetta rugit comme un lion qu'on blesse, Lui qui marchait au feu sans aller à la messe. Celui-là, France, avait, n'étant pas un prôneur, La sainte ambition de sauver ton honneur.

Au parlement, il fut tout aussi sympathique, Et son audace en Mai sauva la République. N'ayant rien de l'esprit compassé du rhéteur, Il se montra toujours admirable orateur. Son immense talent lui créa bien des haines, Mais sans jamais troubler ses mœurs républicaines; Sa force lui donnant une extrême bonté, Il oubliait l'injure avec fraternité.

A ce grand patriote au-dessus de nos tailles, La France consacra de nobles funérailles. Magistrature, Armée, Ecoles, Députés Et tous les délégués de nombreuses cités Vinrent pieusement rendre un dernier hommage A son vaste génie illuminant notre âge. Léon Gambetta mort est plus grand que vivant, Et son ombre nous crie : « En avant ! en avant ^ ! »

Janvier 1883.

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