UNE LARME
Une larme a tombé de son cœur sur mon cœur ! A ce tribut divin offert à ma douleur, Je crois sentir enfin que je peux vivre encore. J'ai compris tes destins, noble fleur du désert î Quand aux traits du soleil ta plante à découvert Expire des rayons dont le feu la dévore, Dans un sable brûlant grain à grain séparé^ Quand ses baisers ardents dessèchent ta racine, 0 fleur! de quoi vis-tu? D'une larme divine Dont un ange abreuva ton calice altéré. Mon cœur comme le tien sait garder une larme. Dieu, qui savait mon sort, le fit comme ton cœur Profond et recueilli. C'est par le même charme Qu'il nous prémunissait contre même malheur.
La fleur de la prairie ouverte et sans mystère Reçoit, perd et reprend la rosée et l'amour. A quoi bon conserver quand l'opulente terre Filtre des sucs nouveaux pour elle chaque JGur?
De même, ouvrant son cœur aux amoureux délires, La femme heureuse attend l'hommage du destin. L'encens et les amours, les vœux et les sourires Toujours renouvelés voltigent dans son sein. Ce sein, s'extasiant comme l'hémérocale, S'épanouit, s'enivre, aspire tous les dons, Et change entre les biens que son bonheur étale De soupirs enchantés et de flottants rayons.
Mais Dieu pour le désert créa la fleur profonde, Le blanc convolvulus s'abreuvant dans son cœur; Une larme d'amour le nourrit, le féconde. De même il fit mon âme et me nomma sa sœur. Noble fleur, comme toi j'ai mon gage de vie ; Le simoun peut rouler son flot dévastateur, Nous avons toutes deux, pour braver sa furie, Une larme qui brille au fond de notre cœur.
11 est eneor des saints, il en sera toujours; Quoique l'esprit s'égare en frivoles discours, Que l'on n'ait pas le temps de faire sa prière, Qu'on soit assez pressé pour laisser en arrière Mille soins importants tels que théâtre et jeu, Que l'on ait tant d'esprit qu'on en remontre à Dieu, Que l'on ait découvert, au Seigneur ne déplaise^ Autant qu'en son beau ciel, l'art de se mettre à l'aise Dans de très-bons fauteuils, sur d'excellents tapis Ni plus, ni moins, dit-on, qu'au sein du paradis. Dans ces temps lumineux où, grâce à la science, On nous verra bientôt dîner deux fois, je pense, Où l'on demande à Dieu ses comptes à la fin, Et, lui rendant les siens, où l'on joue au plus fin^ Où l'on s'engagerait presqu'à le faire rire, Tant on a découvert de bons mots à lui dire,
Lorsque par à peu près on fait des calembours, Il est encor des saints ; il en sera toujours. Hier on en vit un de la meilleure espèce ; Il est mort aujourd'hui. Ce bon saint à confesse Recevait l'univers ; son confessionnal Etait comme un grand crible où le bien et le mal Se trouvaient divisés par sa douce influence ; C'est ainsi que l'ivraie et la bonne semence Sont triés sous la main du prudent moissonneur. Chacun lui soumettait la moisson de son cœur, Ce terrain trop fécond en grains de toute sorte, Où le chardon fleurit comme l'épi qui porte L'aliment de la vie. Ah ! quels fameux sarcleurs Il faudrait pour sauver le froment de nos cœurs Que Dieu sème au début! Le bon saint à la tâche Nettoyait, épurait et vannait sans relâche, Rejetant dans l'enfer le grain sans avenir Qu'aux jardins de nos cœurs le diable fait venir.
Vous semblez étonnés, gens de faible croyance, Que je parle d'un saint dans ces temps de démence ? Vous croyez. . . Mais voyons, que croyez-vous vraiment? Pour devenir un saint pensez-vous franchement Que l'on sort de sa peau ? qu'on se déshumanise ? Que, comme Siméon dont s'honore l'Eglise,
Au haut d'une colonne il faut passer ses jours Dans la sainte oraison, en maintenant toujours Ses bras tendus au ciel pour demander la grâce Que d'un travers sur cent le ciel nous débarrasse? Ou bien que, comme Elie, en des déserts nouveaux, Pour dîner, l'on attend^ en priant,, les corbeaux? Alors on se répond qu'en ce siècle égoïste C'est même en rechignant qu'un corbeau vous assiste, Qu'il faut qu'il pense à lui, comme vous, comme moi.
De nos temps imiter Siméon, sur ma foi, La colonne est de luxe. Il suffit qu'on regarde D'en bas pour en trop voir. Il faut que l'on se garde De voir l'homme d'en haut, car, à ce que l'on dit, Ce colosse, de là, peut sembler trop petit.
On pense bien encore à ces grottes mystiques
Où d'autres saints cachaient leurs âmes extatiques.
Ce culte est romanesque et flatterait le goût ;
On y pense... Mais, bah ! on ne trouve partout
Des déserts sous sa main pour s'y mettre à combattre
Le malin en champ clos. On a bien à Montmartre
Les carrières, se dit un bon Parisien.
Cela séduit d'abord sans aboutir à rien.
On n'est pas là plutôt que le sergent de ville
Surveille en tapinois votre oraison tranquille,
214 CHÀÎSTS ET POEMES.
Et sur le saint ermite en s'élançant d'un bond Va le conduire au poste au nom de vagabond. Vagabond, un ermite ! Homme de la police, Pouvez-vous vous méprendre ainsi dans votre office?
C'est ainsi que trop haut quand on veut s'élever,
L'âme qui n'agit pas perd son temps à rêver.
On pense bien encore, ô sainte discipline,
A te faire fouetter au matin son échine,
Mais l'abus d'en frapper l'épaule du prochain
A fait prendre un faux pli trop souvent à la main,
Elle a perdu le tour pour venir à la sienne ;
Et cette sainteté présente tant de peine,
Au jugement de ceux qui n'y connaissent rien,
Que, faute d'être un saint, on est fort peu chrétien.
Alors en plein péché l'on tombe. Ah ! que l'on pèche,
L'âme à l'esprit du mal cesse d'être revêche,
Il entre sans frapper. Sous prétexte du peu
Qu'on ajoute à sa gloire, on ne fait rien pour Dieu.
Et qu'est-ce enfin qu'un saint? C'est celui qui pratique Les devoirs du chrétien dans la lutte publique, A la guerre, au barreau, dans le nœud conjugal, Aux champs, à l'atelier, sous le dais triomphal; Qui fait aux yeux de tous bon emploi de sa vie ; Qui suit l'humilité sans céder à l'envie ;
Qui sait le mot aimer jusqu'en sa profondeur; Qui porte le pardon dans l'urne de son cœur; Oui fait de la prière un poëme sublime 'Où tous les inspirés obtiennent une prime Au grand concert de Dieu composé de nos chants. Tout cela se peut faire en ville comme aux champs. Des héros de leur Dieu, d'une plus rude écorce, De la difficulté peuvent chercher l'amorce , Ce sont les généraux dans nos combats humains; Mais le rang de soldat est beau parmi les saints.
Voulez-vous un exemple ? Il faut peu de science Pour complaire à son Dieu. Prenons la patience : Appliquons-la d'abord au grand nœud conjugal, C'est là que son mérite arrive à l'idéal.
Nous allons donc citer Socrate avec sa femme, La fameuse Xantippe : elle exerçait son âme, Et lui la supportait en païen bien appris ; C'était le fait d'un sage. Arrivons à Paris, Ressuscitons Xantippe et Socrate en présence : Socrate, par la grâce, obtient la patience. Nous l'avons fait chrétien ; brûlé du divin feu, 11 retourne Je tout à la gloire de Dieu ; 11 chérit sa Xantippe, il en fait son cilice, Sa croix ; il la savoure, il en boit le calice,
S'enivre de son goût amer plus que le fiel, Sur son lit épineux se roule au nom du ciel. Voilà du sublimé, voilà comme le sage Extrait la sainteté du nœud du mariage.
Ainsi du reste. Il faut offrir la chose en bloc, N'étant pas, par malheur, un écrivain ad hoc.
Eclairons donc nos cœurs et reprenons courage. Mettons-nous dès ce jour vaillamment à l'ouvrage, Ne rions pas des gens près de qui nous passons, Car il est plus de saints que nous ne le pensons.
Mais quand la sainteté s'élève par la grâce
Si haut que Dieu la rend tout à fait efficace,
On arrive au miracle. Ah ! cela, mes amis,
Je ne vous flatte pas, c'est rare. Quand je dis
Qu'il est des saints, c'est bon. Mais des saints à miracle,
Ils ne fourmillent pas. Pourtant les tabernacles,
Au pays provençal, d'une obscure cité
Sans pouvoir, sans orgueil, sans renom, sans beauté,
En avaient un, mais là pour de vrai. Dans le monde
On lit dans ce moment son histoire féconde
En miracles fameux, en actes exhalant
Le vieux parfum des saints; et son nom s'envolant,
Ainsi que la colombe à la bonne nouvelle,
Allait porter l'espoir dans cette arche éternelle
Qui sur les flots des jours emporte encor les cœurs.
On disait qu'il était l'ange des confesseurs
Et qu'il avait reçu la grande panacée
Pour blanchir l'âme, au point que sa faute effacée
Ne revenait jamais, et, pour peindre ce cas,
On aimait à citer la benzine Collas,
Célèbre pour laver toute tache obstinée.
C'est ainsi qu'on voyait sa main prédestinée,
Par bénédiction, effacer les noirceurs,
Vieilles taches de l'âme et fléau des pécheurs,
Que ne peut enlever la lessive ordinaire.
Aussi chacun venait pour cette grande affaire
De tous les coins du monde, et voilà justement
Ce que je voulais dire à mon commencement.
Le bon saint nuit et jour était en exercice, Vidait et nettoyait quelque sac à malice ; Le cœur qui l'invoquait et qu'il avait touché S'en retournait toujours libre de son péché ; Et plus d'un routinier, par cette main bénie Trouvant de son défaut son âme dégarnie, Etait dépaysé, tout comme un voyageur Dont on aurait vidé la poche. Affreux pécheur, Surpris par les effets d'une grâce si haute, 11 se sentait du vide à l'endroit de sa faute.
Disons-le sans médire, on rencontre en tout temps, Malgré les dons du ciel, de bien petites gens.
Or, un matin béni, le saint, selon l'usage,
Au confessionnal s'était mis à l'ouvrage.
Il ouvre le guichet : voilà qu'il aperçoit
Un vieux pécheur roulant sa moustache à son doigt,
Qui se met tout honteux à dire, et puis à dire.,.
11 avait pratiqué les péchés qui font rire.
Pour les péchés il est des spécialités
Comme pour autre chose, et les infirmités
De l'âme de cet homme inclinaient vers le drôle.
Mais saint Ephrem l'a dit : « L'abus du rire frôle
Le sérieux du vice, et souvent par des pleurs
Les rieurs ont remis l'équilibre en leurs cœurs. »
L'homme en avait déjà l'âme toute troublée, De bulles de savon cette âme boursouflée Portait encore au fond des graviers assez lourds. Il s'était ennuyé de s'amuser toujours, Et voulait essayer si les œuvres pieuses Illustreraient les bords de ses œuvres joyeuses. Il était au guichet comme un faible oiseleur Qui de ses prisonniers est le libérateur, Et met la main devant, comme il ouvre la cage, Regrettant chaque oiseau dont l'aile se dégage.
Il lâchait un à un ses commensaux ailés Dans l'oreille du saint lentement envolés. Son confesseur, voyant sa lourdeur et sa gêne, Par un coup de collier veut alléger sa peine Et dit : « Poussez dehors, frère, ne craignez rien; Je guette les fuyards. Poussez, je saurai bien, Avec l'aide de Dieu, les happer au passage ; Pas un ne survivra; vous allez être sage. Par la grâce octroyée à ma cendre d'un jour J'ai le don de fermer la porte à leur retour.
— Quoi! dit le pénitent, vous avez dit, mon père,
Que pas un?... — Oui, mon fils, Dieu veut que je l'espère.
Le pénitent alors se lève brusquement.
« Que faites-vous, mon fils? dit le saint vivement ;
Allez-vous donc quitter la piscine céleste?
— Grâce, mon père, grâce! Ah ! j'emporte mon reste, Dit le pécheur courant; mais je n'entendais pas, Confessant mes péchés, les livrer au trépas :
Les fustiger, voilà mon premier sacrifice ; Mais les tuer, il faut qu'un peu j'y réfléchisse. »
Et l'aveugle s'enfuit emportant tendrement Son vieux levain. C'est triste. Il faut pieusement A temps se décharger de cette peccadille Que l'usage établit comme de la famille.
Avez-vous jamais vu ce pécheur endurci, Tout en se confessant, qui n'a d'autre souci Que de sauvegarder le fond de sa folie? Mais le saint à l'affût, Fœil au guet sur sa vi<\ A pris au trébuchet les péchés qu'il gardait. Il a prié si fort, que Dieu, qui l'entendait, Dans l'âme du pécheur a bitfé sa réserve, Et dès lors ce miracle en grâce le conserve.
Frottez-vous donc aux saints! Ah ! ma foi, c'est bien fait. Notre homme jusqu'au bout a subi le bienfait : On l'a vu bon dévot; lui-même, à sa manière, 11 en riait parfois en faisant sa prière, Et disait aux amis qui connaissaient le cas : « Si vous voulez garder vos péchés, n'allez pas Trouver ce triple saint, car, sous sa main céleste, On n'a qu'à s'incliner sans défendre son reste. »