BELZÉBUTH
Un pèlerin de vingt ans, beau, mais triste, Le front baissé, le bâton à la main,
Marchait dans For, la pourpre et F améthyste Dont le couchant inondait le chemin ; 11 méditait sur l'humaine souffrance Dont son cœur jeune avait connu le poids, Et de sa plainte ou de son espérance L'écho lassé murmurait dans le bois :
Le monde subit la torture D'un pouvoir infernal :
Le Bien est l'esclave du Mal.
Et cependant la clémente nature Parle d'amour à toute créature
De la montagne au fond du val.
Sur un cheval aux prunelles sanglantes,
Noir et brillant d'écarlate et d'or pur,
Un homme passe, aux mains étincelantes,
Au manteau sombre, au regard fauve et sûr;
Comme un torrent se creuse une ravine,
Un grand chagrin a sillonné son front :
« Allons, dit-il au piéton qui chemine,
« Viens avec moi, monte en croupe et sois prompt.»
Le monde subit la torture D'un pouvoir infernal :
Le Bien est l'esclave du Mal.
Et cependant la, clémente nature Parle d'amour à toute créature
De la montagne au fond du val.
Le beau rêveur enfourche la monture,
A demi mort, sans parler, sans rien voir)
Et les voilà partis à l'aventure,
L'éperon d'or déchirant le flanc noir.
En un clin d'oeil, d'un seul bond, d'une haleine,
Ils sont tous trois sur un sommet altier
Auprès de qui la terre est une plaine |
Il y verdoie en tout temps un pommier.
Le monde subit la torture D'un pouvoir infernal :
Le Bien est l'esclave du Mal.
Et cependant la clémente nature Parle d'amour à toute créature
De la montagne au fond du val.
* Mange du fruit, » dit l'homme au front superbe,
En attachant son cheval aux rameaux ;
« Il est vermeil, mais n'est-il point acerbe?
« C'est d'un pommier que^ viennent tous nos inaux.t
Le cavalier siffla dans ses dents blanches,
Et d'un long rire effraya la hauteur ;
Un vieux serpent fit sonner dans les branches
Sa froide écaille, et l'enfant eut grand'peur.
Le monde subit la torture D'un pouvoir infernal :
Le Bien est l'esclave du Mal.
Et cependant la clémente nature Parle d'amour à toute créature
De la montagne au fond du val.
« As-tu donc peur, dit une voix terrible,
« De Belzébuth, de Fange foudroyé,
« Du vieux pommier, du Serpent de la Bible?
« C'est d'un enfant, d'en paraître effrayé.
« Pour posséder ici-bas la puissance,
« Pour être un homme, il faut avoir touché .
« Au fruit amer de l'arbre de science ;
« Depuis Adam Ton y mord sans péché. »
Le monde subit la torture D'un pouvoir infernal :
Le Bien est l'esclave du Mal.
Et cependant la clémente nature Parle d'amour à toute créature
De la montagne au fond du val.
« Vois à tes pieds que chaque orgueil s'isole, « Leur petit globe est tout bariolé ; « Chacun vit clos dans sa triste alvéole,
« Comptant son or et les grains de son blé.
« Veux-tu leur sang et la fleur de leur race? i Fais avec moi qu'ils restent divisés.
« Tous les plaisirs te suivront à la trace ; « Prends un tronçon des vieux sceptres brisés. i
Le monde- subit la torture D'un pouvoir infernal :
Le Bien est l'esclave du Mal.
Et cependant la clémente nature Parle d'amour à toute créature
De la montagne au fond du val. •
« Je ne crois pas- que vous teniez le monde, • Reprit l'enfant d'un son de voix fort doux ; Et de sa main traçant la mappemonde, Il écrivit sur le pôle : « Aimez-vous ! »
Le cheval noir devint un blanc squelette, Le vieux pommier croula sous un éclair ; ' . De Belzébuth la grande silhouette En long serpent s'évanouit dans l'air.
Le monde échappe à la torture Du pouvoir infernal :
Le Bien a terrassé le Mal.
Et de son sein la clémente nature Épand l'amour sur toute créature
De la montagne au fond du val.