L'AS DE CŒUR
Maître Onésime était un beau joueur Qui pariait toujours pour Tas de cœur.
Vers' le collège, en petite casquette, Quand il marchait, enfant, mordant ^son pain, Il avait soin d'en jeter quelques miettes Aux gais moineaux accourus au chemin.
S'il rencontrait un enfant en guenilles, Il s'arrêtait, sauf à doubler le pas, Lui partageait son modeste repas, Et par-dessus lui donnait de ses billes
Maître Onésime était un beau joueur Qui pariait toujours pour l'as de cœur.
A dix-huit ans il fit quelques prouesses Par qui son nom bien vite s'illustra ; ~*
Il eut des chiens, des chevaux, des maîtresses, Et son blason célèbre à l'Opéra ; Mais, bientôt pris de ces fièvres sans (rêve, Longs désespoirs qu'on nomme spleen .., enfin,
Las de mal vivre, il sut faire une lin En épousant la forme de son rêve.
Maître Onésime était un beau joueur Qui pariait toujours pour Tas de cœur.
Imaginez qu'elle était blanche et pure, Vrai lis des bois dans nos murs transplanté, Bijou vivant, miracle de nature, Type accompli de grâce et de beauté ; Elle était bonne, et ses lèvres mi-closes Avaient des mots prévenants pour chacun ; La belle fleur avait un bon parfum, Rare attribut, privilège des roses.
Maître Onésime était un beau joueur Qui pariait toujours pour Tas de cœur.
De cet hymen jaillit une lignée, Une fillette et deux garçons rosés, A mine ouverte et jamais rechignéc, Vrais diablotins en anges déguisés ; On leur disait, mainte leçon apprise :
c Ayez du cœur et marchez toujours droit ! »
On les rendait plus savants qu'on ne croit En leur donnant cette simple devise.
Maître Onésime était un beau joueur Qui pariait toujours pour l'as de cœur.
Maître Onésime, hélas ! n'étant pas riche,
Eut à lutter avec les éléments;
11 défricha plus d'une terre en friche
Et sur la mer lança des bâtiments.
En tous périls, l'honneur fut sa boussole;
Il eut toujours son cœur pour gouvernail ;
Donnant à tous l'exemple du travail,
Il ne manqua jamais à sa parole.
Maître Onésime était un beau joueur Qui pariait toujours pour l'as de cœur.
DE PIERRE DUPONT. Îi5
Or écoutez le mot de la légende :
En sa jeunesse, un jour perdant au jeu,
Maître Onésime, en criant : Dieu m'entende !
Sur Tas de cœur avait mis double enjeu;
Il regagna le double de la somme;'
Mis hors de lui par cet événement,
Maître Onésime avait fait le serment,
Sur Tas de cœur, d'être toujours un homme.
Maître Onésime était un beau joueur Qui pariait toujours sur Tas de cœur.