‹ Chants et poésiesChapitre 142 sur 204 · LA BLESSURE · texte numérisé non relu

LA BLESSURE

Le ciel chaud est couleur d'ardoise, Le soleil est de diamant; Le bûcheron, qui tout déboise, Lève sa hache lourdement.

Quoiqu'il travaille sans se plaindre, On entend, quand s'abat le fer, L'homme, le fer et Parbre geindre:

Le sol tremble, on sent vibrer Pair.

La corneille croasse Et les loups ont hurlé; Mais la colombe passe :

Au bois elle a volé.

Des oiseaux la grande famille S'effarouche et veut s'envoler; Sous les écorces, la chenille S'arrête un moment de filer.

Le nuage des cantharides Monte vert du frêne puant ; Mille fourmis sortent des rides Et des trous du chêne géant.

L*a corneille croasse Et les loups ont hurlé; Mais la colombe passe :

Au bois elle a volé.

Soudain un cri poignant s'élève, La hache n'a point résonné ; C'est un sanglot que l'air achève, Dont les oiseaux ont frissonné ; La forêt jusqu'en sa racine A cette plainte a répondu ; Jusqu'au poil des bêtes devine Le sang de l'homme répandu.

La corneille croasse Et les loups ont hurlé ; Mais la colombe passe:

Au bois elle a volé.

Le bûcheron, à bout de peines, D'un coup de hache dévoyé A touché le réseau des veines Qui reliaient la jambe au pied!

Par la blessure luit la vie, La terre boit ce noble sang.

Faut-il que la hache dévie Pour frapper un muscle agissant!

La corneille croasse Et les loups ont hurlé; Mais la colombe passe :

Au bois elle a volé.

La mouche bleue au flanc fertile

Sur ce beau sang vient se poser, '

Et ne voit dans cet homme utile

Qu'un cadavre à décomposer.

Qu'pn épande sur la blessure

L'eau fraîche pour la nettoyer;

Qu'on y fasse une ligature ;

Donnez des feuilles de mûrier!

La corneille croasse Et les loups ont hurlé; Mais la colombe passe:

Au bois elle a volé.

Apportez des touffes de mousse !

L'œil est ouvert, mais sans rien voir; Le cœur n'a plus cette secousse Qui vous laisse une ombre d'espoir.

Avec une voix d'alouette Une fille du bois descend ; Devant le corps elle s'arrête, Et voit son père dans son sang !

La corneille croasse Et les loups ont hurlé; Mais la colombe passe:

Au bois elle a volé.

Au lieu de rester indécise,

Elle s'attache au plus presse ;

Elle déchire sa chemise,

Et le bûcheron est pansé :

Lors le torrent des pleurs abonde

Sur ce visage vénéré,

Et, par la vertu de cette onde,

miracle ! il a respiré.

La corneille croasse Et les loups ont hurlé; Mais la colombe passe:

Au bois elle a volé.

Je me sentais bien, dit le père, Qui recouvre à l'instant la voix; Faut-il donc revenir sur terre Pour y couper toujours du bois !

Tu m'as blessé, ma vieille hache:

C'est mal, et tu me le paieras , Mais mon sang ne fait pas de tache, Je sens encore mes deux bras.

La corneille croasse Et les loups ont hurlé ; Mais la colombe passe :

Au bois elle a volé.

Un brancard jusqu'à sa chaumine A ramené le bûcheron ; Il y fait une triste mine Et semble subir un affront.

La fille de ce vieil hercule Lui dit, posant un frais baiser Sur son front que la fièvre br&e Mon père, il faut vous reposer!

La corneille croasse Et les loups ont hurlé; Mais la colombe passe :

Au bois elle a volé.

JEAN TRÉMALEU

Jean Trémaleu, bon drille.

Possède un gros bon sens

Par son esprit il brille Dans le quartier des Innocents.

Parti des ajoncs de Bretagne, Quittant ses guêtres pour des bas, De Paris il fit la campagne, Y soutint de rudes combats.

La misère fut son école Et le travail son protecteur; Aujourd'hui son air bénévole Vous dit : J'ai vaincu le malheur.

Jean Trémaleu, bon drille, Possède un gros bon sens ; Par son esprit il brille Dans le quartier des Innocents.

La nuit, sur le carreau des halles,

Orné du chapeau blanc des forts,

Des fruits il décharge les balles,

Le jour travaille sur les ports.

La hauteur d'un sac de farine,

La capacité d'un tonneau,

Ne pèsent pas à son échine

Plus qu'au vieux chêne un jeune oiseau.

Jean Trémaleu, bon drille, Possède un gros bon sens ; Par son esprit il brille , Dans le quartier des Innocents.

11 a, dans mainte circonstance, Pour d'autres exposé sa peau, A tous prêtant son assistance, Sans l'écrire sur son chapeau.

Comme un vrai chien de Terre-Neuve Il sait rattraper un noyé ; Son courage, mis à l'épreuve, Pas une fois n'a louvoyé.

Jean Trémaleu, bon drille, 4 Possède un gros bon sens;

Par son esprit il brille Dans le quartier des Innocents.

N'a-t-il pas pris sur sa veillée Le temps de savoir lire un peu ?

Dans sa cervelle émerveillée Le vieil esprit gaulois prend feu.

Il vous récite du Molière, Aux halles, Molière est forain, Et chante, en guise de prière, Malin et soir, un gai refrain.

Jean Trémaleu, bon drille, Possède un gros bon sens; Par son esprit il brille Dans le quartier des Innocents.

N'essayez pas de faire luire A ses yeux le jaune métal !

Vous verriez sa lèvre sourire ; Son cœur ne connaît pas le mal.

Plus fier que la haute montagne Qui voit le marécage en bas, Il ne prend que l'argent qu'il gagne Avec son échine ou ses bras.

Jean Trémaleu, bon drille, Possède un gros bon sens; Par son esprit il brille Dans le quartier des Innocents.

Jean Trémaleu, c'est la nouvelle, Voit l'instant de se marier; Il choisit, dit-on, la plus belle, La fleur, le dessus du panier.

C'est une fêle sur la place, Tout le monde en est réjoui ; Qu'il se marie, et qu'il nous fasse Des enfants qui soient comme lui!

Jean Trémaleu, bon drille, Possède un gros bon sens; Par son esprit il brille Dans le quartier des Innocents.

Page 1