LE BARBIER DE VILLAGE
Dans un méchant petit village Qui se dérobe à vos regards, L'été, caché dans le feuillage, L'hiver, noyé dans les brouillards, Certain barbier tient sa boutique, Type grotesque du passé, A qui je donnai ma pratique, Un beau dimanche, étant pressé.
Adieu la musicale phrase
Du galant barbier Figaro !
Ce perruquier vilain vous rase
En vrai bourreau, en vrai bourreau.
Distinguez-vous la silhouette De ce plat à barbe en fer-blanc,
Gomme une vieille girouette Au vent grinçant et miaulant?
Entrez par la porte cochère, De ces fagots faites le tour, Cherchez un taudis sans lumière Qui se cache au fond de la cour.
Adieu la musicale phrase
Du galant barbier Figaro!
Ce perruquier vilain vous rase
En vrai bourreau, en vrai bourreau.
S'il vous reste quelque espérance, Passant, laissez-la sur le seuil!
Ce perruquier à barbe rance Darde sur vous son mauvais œil ; Vous découvrez dans les ténèbres • Les noms des grands suppliciés.
L'image des crimes célèbres A Saint-Claude coloriés.
Adieu la musicale phrase
Du galant barbier Figaro !
Ce perruquier vilain vous rase
En vrai bourreau, en vrai bourreau.
Si vous désirez de l'eau fraîche, Dans un coin sombre gît un seau, Et, si la mare n'est point sèche, Vous-même allez puiser de l'eau.
Un plat à barbe, antique vase.
S'offre en morceaux à votre main; Si vous espérez qu'on vous rase, Vous pouvez repasser demain.
Adieu la musicale phrase
Du galant barbier Figaro r
Ce perruquier vilain vous rase
En vrai bourreau, en vrai bourreau.
îs
c Voyez-vous pas que ma main tremble? •
Dit notre homme avec un soupir ;
t Un petit verre, ce me semble,
c Serait bon pour la raffermir. »
Vous acceptez par politesse
La liqueur qu'il vous faut payer ;
L'eau-de-vie emporte la pièce,
Elle vous rase le gosier.
Adieu la musicale phrase
Du galant barbier Figaro !
Ce perruquier vilain vous rase
En vrai bourreau, en vrai bourreau.
Sa main tremble encor davantage ; Vous tremblez rien que de la voir S'approcher de votre visage ; Vous apercevez un miroir :
C'est un tesson, une parcelle D'un miroir autrefois brisé ; Tout près, au bout d'une ficelle, Pend un rasoir mal aiguisé.
«Adieu la musicale phrase
Du galant barbier Figaro !
Ce perruquier vilain vous rase
En vrai bourreau, en vrai bourreau.
Si du linge Ton s'inquiète, Ou de la propreté, tout beau!
Faudrait-il pas une serviette Exprès pour ce joli museau!
La serviette de tout le monde N'est point assez bonne pour lui !
Que voulez-vous que l'on réponde?
Tout autre se serait enfui.
Adieu la musicale phrase
Du galant barbier Figaro !
Ce perruquier vilain vous rase
En vrai bourreau, en vrai bourreau.
Donc je me rase en patience, Quand les ivrognes du pays Chez le barbier prennent séance, Gesticulant, poussant des cris.
On raille, on braille, on se dispute; Je suis l'objet de l'entretien Et la victime de la lutte; Le sang coule : c'était le mien.
Adieu la musicale phrase
Du galant barbier Figaro !
Ce perruquier vilain vous rase
En vrai bourreau, en vrai bourreau.
Échaudé par cette aventure, Je n'y serai jamais repris.
Oui, par ma barbe, je le jure, Par ma barbe longue depuis.
Avant d'aller livrer toi-même Ta tête au fer d'un ignorant, Sois barbu comme Polyphème, Barbe-Bleue ou le Juif-Errant.
Adieu la musicale phrase
Du galant barbier Figaro !
Ce perruquier vilain vous rase
En vrai bourreau, en vrai bourreau.