LE SOLEIL
La Nuit que noircit l'ombre , ou que la lune éclaire , Comme l'heure où du jour brille l'astre enflammé, Voit des cerfs et des faons l'élan accoutumé Parcourir les sommets , leur refuge ordinaire. Une biche, loin d'eux, et toujours solitaire, Cherche les lieux obscurs , et languit sur le flanc ;
Et même la soif qui l'altère
Trouble des purs ruisseaux le cristal trop brillant.
Le Soleil l'aperçoit sous des taillis penchée ;
Il s'arrête et lui dit : « Qu'as-tu donc à souffrir? « Pauvre biche ! au désert cachée, « Et toujours sur le flanc couchée,
« Parmi les autres cerfs pourquoi ne pas courir?
— « Je te dirai, Soleil, d'où vient ma peine amère. « J'avais vu s'écouler deux lustres et deux ans,
« Et n'avais encore été mère :
« J'eus un faon de l'amour au treizième printemps. « A le nourrir moi-même, à guider sa faiblesse , « Deux fois avec orgueil je comptai douze mois : « Mais un chasseur l'épie et le tue en nos bois. « Anathème sur lui , sur sa fatale adresse !
« Ο chasseur ! un seul de tes coups « M'a privée à jamais et d'enfant et d'époux ! •
NOTICE
On croit ce chant un des plus anciens de ceux qui courent dans l'Acarnanie méridionale. Fut- il composé sur un trait historique? n'a-t-il pour objet qu'une fable? c'est ce qu'on ignore. L'éditeur du texte présume que l'emblème d'une biche désolée de la perte de son cerf et de son faon fait allusion au récit des douleurs d'une femme, mère et veuve, pleurant le double assassinat de son mari et de son enfant. J'incline à croire cela comme lui, d'après les exemples du talent avec lequel les rapsodes manient encore le voile de l'allégorie, et d'après les contraintes que la tyrannie leur impose, d'envelopper toutes les accusations et toutes les vérités sous des formes imaginaires. Mais n'importe ! admirons dans ce chant pathétique, quel qu'en soit le fond réel ou idéal, la douceur de la touche, et la hardiesse de la fiction qui rehausse cette esquisse champêtre.