CONTE GREC
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Un vieillard était père de trois filles. La plus jeune d'entre elles joignait à une beauté rare toutes les perfections de l'esprit et de lame. Les deux aînées , extrêmement jalouses , et ne pouvant souffrir cette supériorité dont tout le monde parlait, se décidèrent à consulter le Soleil. Un jour elles se mirent à la croisée , et dirent : «Soleil, brillant Soleil, toi qui parcours le monde, « quelle est celle de nous qui l'emporte par l'éclat de « ses charmes? » Le Soleil leur répondit : «Je suis beau,
« vous l'êtes aussi; mais votre sœur cadette nous sur- « passe en beauté. » La réponse du Soleil les transporta d'un tel accès de fureur , qu'elles résolurent la mort de Rodia; c'était le nom de leur sœur. Elles lui proposèrent donc d'aller cueillir des herbes pour préparer le souper de leur père. B.odia y consentit, et accompagna ses sœurs avec confiance. Celles-ci, après l'avoir menée assez loin de la maison paternelle pour qu'il lui fût impossible de la retrouver, l'abandonnèrent et s'en retournèrent seules. La bonne Rodia, s'étant aperçue de son isolement, ne s'en prit qu'à elle-même, crut s'être égarée par sa faute; et, sans accuser personne, elle pleurait amèrement.
La nuit, qui rend tout plus terrible, augmentait le désespoir de cette malheureuse. Enfin elle vit de loin un brillant cortège qui se dirigeait de son côté ; c'était Nyctéris, déesse de la nuit, qui, après avoir fait ses courses mystérieuses , retournait vers sa demeure. Tout à coup , frappée des accens plaintifs et des sanglots de la belle , Nyctéris s'arrêta pour en pénétrer la cause , et vit une jeune fille tout en larmes. La déesse alors lui demanda par quel hasard elle se trouvait seule dans ce lieu; et, d'après son récit naïf, elle lui proposa de l'adopter maternellement. La pauvre Rodia accepta l'offre, et suivit la déesse. Nyctéris, à peine arrivée chez elle , lui donna l'inspection de son palais , et remit entre ses mains tout ce qu'elle avait de plus précieux ;
car la bonté naturelle et la douceur de Rodia charmèrent tellement la déesse , qu'elle conçut pour elle la plus vive tendresse, et ne songeait qu'à lui rendre la vie heureuse. Mais laissons-la pour un moment, et revenons aux deux méchantes sœurs. Bien que persuadées de la mort de Rodia, elles voulurent néanmoins demander encore au Soleil quelle était la plus belle. Il leur fit la même réponse. Alors elles lui déclarèrent que Rodia était morte depuis long-temps; mais le Soleil leur assura qu'elle vivait dans le palais de Nyctéris. Leur jalouse méchanceté n'eut pas de borne à cette nouvelle. Sans perdre de temps , elles prirent un mouchoir ensorcelé, qui, par son pouvoir magique, devait faire mourir la personne qui le porterait, et allèrent l'offrir à leur sœur. La joie de l'innocente Rodia ne peut pas se décrire lorsqu'elle vit ses sœurs qu'elle adorait et qu'elle croyait perdues pour elle : sa bonté les reçut avec un plaisir inexprimable , leur fit l'accueil le plus amical, et leur offrit tout ce qu'elle possédait; elle ne pouvait plus s'en séparer. Elles, de leur côté, feignant le plus sincère contentement de son heureuse destinée , la prièrent de recevoir le mouchoir enchanté, comme un faible gage du souvenir de deux sœurs qui la chérissaient tendrement. Rodia accueillit ce don perfide comme une chose précieuse , et aussitôt après leur départ, elle mit le mouchoir sur son cou, ce qui soudain causa sa mort. Nyctéris, de retour, s'empressa à son
ordinaire d'aller dans la chambre de sa fille bien-aimée. Ο surprise ! elle la retrouve sans vie. D'abord elle crut rêver; mais , reconnaissant que sa perte était trop réelle , elle mit tout en œuvre pour deviner la cause d'un si grand malheur : elle ne put y réussir; car personne n'en soupçonnait la moindre circonstance. Nyctéris , désespérée, s'approcha d'elle pour lui adresser le dernier adieu, et vit sur son sein un ornement qu'elle n'avait jamais porté; elle le lui ôta, et, subitement ranimée, Rodia reprit ses sens. Il est difficile de peindre la joie de la déesse, qui lui adressa mille questions pour apprendre d'où venait cette parure mystérieuse, et lui défendit à l'avenir de recevoir personne sans sa permission; car Nyctéris , aussi pénétrante que sage, devina, par les récits de sa protégée, le secret de cette triste aventure. Mais Rodia, n'attribuant son malheur qu'au hasard, non-seulement n'eut pas le moindre ressentiment contre ses sœurs , mais elle fut sincèrement affligée de l'expresse défense de les revoir. Ces méchantes créatures ne lui laissèrent pas un long repos ; et , s'adressant de nouveau au Soleil, lui firent la même interrogation , et en reçurent la même réponse. Elles imaginèrent alors de prendre une pastille de gomme enchantée pour l'offrir à leur sœur, puis se rendirent chez elle. Mais il ne leur était plus permis de l'approcher ; elle parut seulement à la fenêtre, et, les larmes aux yeux, leur dit que sa mère lui avait défendu de recevoir personne.
Les sœurs , feignant la plus grande douleur, la prièrent d'accepter une pastille parfumée qu'elle pouvait prendre à l'aide d'un fil qui la ferait monter jusqu'à elle. Elle reçut la pastille , la mit dans sa bouche , et mourut. Nyctéris, de retour, demanda comment Rodia se portait; on lui répondit qu'elle était morte. La déesse parut d'abord inconsolable : cependantl'espoir de lafaire revenir comme la première fois, l'engagea à fouiller dans tous les replis de ses vêtemens ; mais ce fut en vain : comment deviner le charme qui la tenait évanouie ? Ses recherches inutiles la réduisirent au désespoir.Il fallut qu'elle se séparât enfin de sa chère Rodia ; mais elle ne put se résoudre à lui donner la sépulture, pensant que quelque autre parviendrait peut-être à dévoiler le mystère. Remplie de cette idée consolante , elle ordonne aussitôt que l'on construise un cercueil d'argent; et , après avoir paré Rodia de ses plus brillans atours, elle l'y enferme, met le cercueil sur un beau cheval, et le laisse aller au hasard. Le coursier, errant sans guide, l'emporta au travers des contrées voisines , où régnait un prince le plus beau jeune homme de son temps. Ce jeune roi, étant le même jour à la chasse , rencontra le cheval sur son passage. Etonné de sa légèreté et de l'aspect du fardeau brillant dont il était chargé, il s'en approche, et, le voyant sans maître , il ordonne qu'on s'en empare , et qu'on le mène au palais. Là, ses ordres font ouvrir la caisse. Quelle fut sa surprise de voir la plus belle femme du
monde sans vie. Ce qu'éprouva le jeune homme est au-dessus de toute expression : un trouble nouveau égara son âme émue par la singularité de ce spectacle : la présence de tant de charmes, quoique inanimés, l'embrasa d'un tel amour, qu'il ne s'éloignait du cercueil ni jour ni nuit, qu'il fuyait toutes les distractions , tous les conseils , tous les objets qui pouvaient l'en séparer, qu'il ne prenait plus d'alimens , et qu'il était privé de tout sommeil. La reine, sa mère, témoin du dépérissement de son fils unique , ne savait à quelle passion attribuer ses chagrins. Après mille perquisitions vaines, elle résolut un jour, pendant l'absence de son fils, d'entrer dans sa chambre pour voir ce qui le retenait enfermé ; en y entrant, elle aperçoit le cercueil d'argent; elle court, l'ouvre soudain, et trouve le corps de la belle Rodia. D'abord elle en admira la rare beauté , mais préjugeant bientôt qu'elle était sans doute la cause du malheur de son fils, elle la tire avec colère par les cheveux, et la soulevant avec force, fait heureusement tomber la pastille enchantée des lèvres de la belle. Aussitôt Rodia revint encore à la vie.
On ne saurait donner une juste idée de tout l'étonnement de la reine à cette vue. Elle pleura d'allégresse; elle l'embrassa; et, dans son ravissement , lui jura quelle serait l'épouse de son fils. A peine instruit par un prompt message de cet heureux miracle, le jeune prince accourut, vit Rodia dans les bras de sa mère, la reçut
d'elle-même, et l'épousa. Ce bonheur ne fut pas de longue durée; car la méchanceté des deux sœurs ne tarda pas à l'empoisonner. Elles interrogèrent pour la troisième fois le Soleil sur la beauté de leur sœur. Il leur répondit qu'elle était la plus belle reine du monde, et qu'elle portait dans son sein le fruit de son union. Ces méchantes filles n'avaient pu la souffrir seulement belle; or, on présume aisément qu'il leur fut plus impossible encore de la supporter reine. Elles imaginèrent de s'annoncer comme les plus habiles sages-femmes du royaume , et de parvenir ainsi à leur but ; ce qui ne leur réussit que trop bien. Elles se présentèrent, furent admises , et exigèrent que tout le monde sortît des appartemens de la reine, sous prétexte qu'on pourrait jeter un sort sur son enfantement. Etant donc restées seules, elles enfoncèrent une épingle ensorcelée dans la tête de l'accouchée. Cette épingle la métamorphosa en un petit oiseau qui s'envola ; et une des deux sœurs se mit au lit à sa place. Le prince, averti de la naissance d'un fils , courut dans les appartemens de sa femme, et resta stupéfait de ce prompt changement. Elle , devinant sa pensée , prévint ses questions, et lui dit : Voyezvous, sire, combien mes souffrances ont altéré mes traits ? Le roi feignit de n'en avoir pas fait l'observation ; mais son cœur se refroidit après avoir contemplé l'objet de cette fâcheuse métamorphose.
Il avait l'usage de déjeuner toujours dans son jardin.
Un jour qu'il y était à rêver solitairement, il vit un joli petit oiseau qui, s'étant approché, lui dit: Prince, la reine-mère , le roi et le jeune prince ont-ils bien dormi la nuit passée? Sur la réponse affirmative du roi, l'oiseau répondit : Que tous dorment du sommeil le plus doux• mais que la jeune reine dorme d'un sommeil sans réveil, et que tous les arbres que je traverse se sèchent. En achevant ces paroles, l'oiseau fendit les airs, et partout où il passa, la verdure et les fleurs se flétrirent, et tout devint aride. Les jardiniers, affligés, demandèrent au prince s'il leur permettait de tuer l'oiseau malfaisant ; mais il leur défendit sous peine de mort de lui faire le moindre mal. Durant une suite de jours , le petit oiseau revint, et la douce voix du prince l'apprivoisa tellement, qu'il restait sur ses genoux, et déjeunait avec lui. Cette familiarité donna au jeune roi l'occasion d'observer mieux la rareté de son plumage ; il vit sur sa tête une épingle. Cette découverte le frappa vivement; il osa la lui arracher , et sa véritable femme reparut devant lui beaucoup plus belle encore qu'auparavant. Sa surprise et son trouble le retinrent pendant quelque temps immobile et muet; mais enfin, revenant à luimême, il voulut s'instruire de la vérité , et se fit raconter jusqu'aux moindres circonstances de cet étrange événement. Dès qu'il fut bien informé de toutes les ruses des deux méchantes sœurs , il les fit saisir , et tes condamna l'une et l'autre à un supplice bien digne du crime
dont elles s'étaient rendues coupables. En vain la sensible Rodia sollicita leur grâce par d'instantes prières , le roi ne se laissa pas fléchir: elle n'en essuya jamais que ce seul refus. Mais la déesse Nyctéris apparaissant à leurs yeux , et touchée de l'affliction de sa fille adoptive, commua l'arrêt que la vengeance dictait à son royal époux, en lui prescrivant d'offrir aux deux criminelles le choix de périr, ou de vivre témoins du perpétuel bonheur de leur sœur cadette , sans jamais pouvoir lui nuire. Ces envieuses créatures ne tardèrent pas à mourir de jalousie.