TOTIS MOURANT
Aux douteuses clartés de l'aube matinale ,
Je me lève , et r'ouvrant mon champêtre réduit .
Je rafraîchis d'une eau lustrale Mes yeux encor chargés des pavots de la nuit. J'en tends des noirs sapins murmurer le feuillage; Courbés sous l'aquilon, les hêtres ont frémi;
io6
Les Grecs pleurent un chef blessé dans le carnage : « Es-tu , noble Yotis , pour jamais endormi ? » Debout!... le bruit des airs t'annonce l'ennemi. » — Hélas! que peut, hélas! ma langueur déplorable? » O braves compagnons de mes derniers labeurs, » Un plomb mortel se cache en ma plaie incurable. » Soutenez ma faiblesse!... et d'un vin délectable » Couronnez cette coupe , enivrez mes douleurs •, » Que je dise à l'écho, dans un chant lamentable : » Oh! quand pourrai-je, assis au fond des bois épais, » Sur nos monts, dans nos prés, pleins de fleurs odorantes, » Loin des béliers luttans, voir les brebis errantes, » Et respirer la joie et l'amour de la paix! »
NOTICE
Une teinte de tristesse attendrissante colore cette simple élégie : on se sent ému d'entendre un jeune guerrier qui, long-temps fatigué des combats où ses amis l'appellent encore , et qui , blessé mortellement , exhale ses regrets vers la vie paisible et vers la lumière qu'il va quitter. Des traits si naturels arrivent promptement au cœur, et leur exquise finesse devient rare de jour en jour parmi nos muses, moins pénétrantes que faussement subtiles, et pointillantes d'esprit.
Notez qu'Yotis , lassé de tous les chocs , et n'aimant plus à se figurer que les douceurs de la paix , ne voudrait revoir les brebis que séparées des béliers mutins qui se combattent. Rien ne manque à cette tranquille image du repos qu'il déplore. Elle est dans le goût de Virgile.