FLEUVE
Du haut d'un pont désert chante une femme en pleurs : Les pierres , tressaillant à cette voix plaintive, Se fendent dans le fleuve, ému de ses douleurs :
Son cours s'arrête; et, sur la rive, L'esprit du fleuve monte, et du milieu des eaux; « Jeune beauté , dit-il , interromps tes complaintes ,
« Et forme des accords nouveaux.
« — Ah! comment d'un cœur plein de craintes « Exhaler des accords plus doux?
« La mort menace mon époux.
« Mettre un lièvre au bercail , le traire en nos étables , « Ou trouver un remède à des maux incurables , « Même effort impossible ! et le Destin jaloux « Déjà consacre au deuil mes accens lamentables. »
NOTICE-
Tout est en fiction dans ce fragment agréable , çt tout s'y produit en image vive et touchante. Je ne sais par quel excès de délicatesse l'éditeur du texte a retranché de la chanson , et rejeté dans ses notes un vers qu'il trouve si étrange et si difficile à expliquer. Ce vers renferme sans doute un sens proverbial, et exprime seulement l'impossibilité de telle ou telle chose qu'on tenterait en vain. Je l'ai replacé dans ma traduction , comme trait spécial de l'idiome du pays.
Mettre un lièvre au bercail, le traire en nos é tables....
Ainsi nous dirions en langage familier : Vouloir cela , c'est vouloir prendre la lune avec les dents, les oiseaux avec du sel sous la queue. Il ne faut pas chercher d'autres mystères, d'autres finesses à ces locutions locales. Elles sont curieuses , mais peu faciles à rendre intelligibles dans nos vers; ce qui n'est pas une raison pour y renoncer : car notre poésie , bien travaillée , peut tout dire gracieusement , et mieux encore que notre prose.