‹ Chants héroïques des montagnards et matelots grecs (volume 3)Chapitre 55 sur 56 · FAIT HISTORIQUE · texte numérisé non relu

FAIT HISTORIQUE

Muse, pleure avec moi, pleure, en touchant ta lyre,. Le malheur que Pyrène en pleurant ma conté !

Du sort de deux amans ma tristesse soupire, Et j'en veux émouvoir l'avenir attristé.

JIO

A*la rose des champs Psycale était pareille ; Le jeune Amour fit naître et croître cette fleur ; Angèle était brillant comme l'aube vermeille ; Ils s'aimaient; et des Us l'éclat cédait au leur.

Muse , plains avec moi l'injustice cruelle

De l'œil qui poursuivit leurs innocens amours ,

Et les força de fuir dans un lieu qui recèle

La sauvage uni^ des hydres et des ours !

t Seul et non loin des murs de l'antique Bayonne,

Angèle , promenant sa rêveuse langueur,

Au pied d'un rocher nu voit la mer qui bouillonne,

Et, comme sur les flots, le trouble est dans son cœur,

Muse , dis avec moi quel fut l'avis perfide Qu'à cet amant donna la nymphe de ces bords , Qui, jalouse de lui, leva sa tête humide Sur le mouvant cristal où nageait son beau corps.

« Vois s'avancer ces rocs sur la vague brisée : « Ce seul rivage mène en leurs enfoncemens ; « Une haute caverne en leurs flancs est creusée , « Temple ignoré qui s'ouvre à l'hymen des amans. »

Muse, plains, à ces mots , l'allégresse fatale Du jeune homme ravi, palpitant, hors de soi, Dont le cœur , appelant la timide Psycale , La devance au refuge où l'attire sa foi.

Tous deux yont sous la grotte, enivrés d être ensemble. Un lit d'algue et de mousse est dans l'antre discret. L'amant s'élance aux bras de l'amante qui tremble... Le mystère les couvre, et je tais leur secret.

Muse, entends avec moi l'écho de leur demeure Répondre à l'Océan qui menace alentour.

Eux, n'écoutant plus rien, oubliaient jusqu'à l'heure Où Phébé le ramène envahir ce séjour.

Aveuglés de leur joie, et perdus en eux-mêmes, Quand le jour en fuyant laissait entrer le deuil , Ils se disaient encor : « Je t'adore, tu m'aimes, « Jamais de cet abri n'abandonnons le seuil !

Muse, pleure sur eux! que ta lyre frémisse !

Pleure ces deux époux ! ils n'ont point vu marcher Les eaux où la Nuit veut que leur lit s'engloutisse ! Un flot que suit la Mort a fermé le rocher.

O terreur!... leurs regards se tournent vers les ondes Qui, se gonflant de rage, ont clos l'antre écumeux : Et, telle que Scylla, sous les roches profondes, La mer de toutes parts hurle contre tous deux.

Muse , redis quels cris mille flots repoussèrent ! Peins-toi de ces amans la soudaine pâleur !

Dis avec quel effroi leurs beaux corps s' embrassèrent ; Pis en quel long naufrage expira leur douleur !

La mer, d'horreur emplie, et bientôt fugitive, Rendit aux mêmes lieux, à leurs tyrans punis , Ces objets de son crime étalé sur la rive, Ces amans que la mort n'avait pas désunis.

Muse, pleure avec moi, par le chant le plus tendre, Dans un hymne plaintif et qui dure toujours, Cette Héro nouvelle et ce nouveau Léandre, Dont la jalouse mer éteignit les amours!

NOTICE COMPLEMENTAIRE.

Le texte des belles odes de Kalvos, imprimées à Genève, vient d'être littéralement traduit par M. Julien-Stanislas , non dans un langage sec et vulgaire , mais avec autant d'élégance et de pureté que d'exactitude. Ce serait donc inutilement que la poésie tenterait d'unir les charmes des versions cadencées à ceux qui nous ont séduits dans sa prose harmonieuse. Le fond des idées et des sentimens du poète de Zante n'éclaterait pas mieux par l'effet de la mesure et des rimes. Il en est de même à l'égard du Dythirambe de Dionysios-Salomos, autre poète de Zante, que l'inspiration , et le goût exercé du même traducteur ont reproduit dans notre langue à la manière classique. Ces morceaux composés à l'imitation des anciens lyriques mythologues , et sous les formes accoutumées de nos bonnes écoles modernes, n'ont pas besoin, je pense, d'être remaniés plus artistement pour être offerts à notre étude et à la curiosité des connaisseurs. Les chants des montagnards et des mateiots grecs, au contraire, étant les fruits d'esprits incultes, et en quelque sorte la révélation de la verve native et passionnée de rapsodes errans, exigeaient tous nos soins et tous nos efforts pour les fixer dans la mémoire à l'aide des vers qui peuvent seuls en rendre fidèlement la vigueur spéciale, l'élan et le coloris.

Les odes de Kahy>s et de Dionysios-Salomos sont comparables à ces nobles fleurs dès long-temps acclimatées , et cultivées sur notre antique Hélicon par les poètes habiles : les autres chants, tout populaires, ressemblent à ces plantes vivaces, irrégulières, fortes, et riches de couleurs tranchées, dont la végétation hardie , vagabonde, étonne les yeux qui les découvrent parmi les ronces, entre les rocs sauvages, et sous les cavernes dont elles percent l'abri, et qu'elles embellissent de leur parure verte et diaprée.

J'exprimerai les mêmes raisons de ne point versifier un hymne funèbre en l'honneur de lord Byron, de qui la mort a été déplorée par les accords aussi touchans qu'élevés d'une jeune improvisatrice grecque. Mademoiselle Palli , née dans l'Épire, à Jannina, poète et musicienne, et, comme mademoiselle Delphine Gay, muse âgée de dix-neuf ans, déjà renommée par le talent, les connaissances variées , le génie , et des improvisations de tragédies entières, imprimées, et déclamées par elle en langue italienne sur les théâtres de l'Italie , était digne de célébrer le Tyrtée breton , et de dire à l'Angleterre en ses strophes brillantes :

« La douce mère des Muses a donné à Byron le Parnasse « pour tombeau : il accourut partager les périls des héros ; « qu'il ait donc sa tombe dans la terre héroïque ! »

Si j'ai tâché de conserver par mes versions, et d'acquérir à notre poésie les chansons originales de l'Épire et de la Morée , c'est que leurs auteurs sont morts sans avoir pu les multiplier en d'autres idiomes que le leur : mais je n'oserais toucher à celles des chantres vivans , quand leur conformité avec les nôtres permet à la prose de les reproduire, et suffît à nos recherches. La plupart des écrivains grecs, aujourd'hui versés dans toutes les littératures de l'Europe , peuvent faire passer eux-mêmes les beautés et les finesses de leurs textes en plusieurs langues différentes , dont leur savoir leur a déjà révélé les ressources. Ils sont de meilleurs et de plus sûrs interprètes que nous de leurs pensées, et des créations de leursincère amour de la liberté. J'ai dû m'al^stenir de tout essai superflu pour l'avancement de l'art, et craindre, par des tentatives indiscrètes, .de priver le public des richesses que nous promet la culture plus fructueuse de leur propre génie.

Les Grecs, si ingénieux dans leurs narrations, qui renferment plus de choses que de mots, le sont autant dans leurs contes et dans leurs fabliaux en prose. On en jugera par un de ceux que je joins à cette édition, et qui n'a paru dans aucune.

L'historiette suivante ajoutera quelque agrément à la diversité des chansons et complaintes que j'ai choisies au nombre de celles qui nous sont parvenues. Rudia rappellera sans doute le souvenir de Cendrillon , autre narration originaire de la Grèce, où cette fable présente des différences qui la distinguent particulièrement du conte que nous avons lu dans l'enfance, et applaudi sur nos théâtres lyriques depuis que le spirituel M. Etienne Ta mis en action à la scène. Celui de Radia ne se prête point , par son espèce et par sa longueur, à être versifié ; et je l'offre tel que je l'ai reçu de la personne qui l'a traduit, et confié, pour m'être remis, à M. Nicolo-Poulo. Mademoiselle Sévastie de Soutzo, fille de la princesse Marie de Soutzo, a retenu de mémoire la tradition de cette aventure romanesque qu'elle avait entendu souvent raconter à Constantinople : son éducation remarquable , lui ayant rendu familière la langue d'Homère et de Pindare , lui a facilité le moyen de rédiger élégamment en grec ce récit , dont le merveilleux a de l'analogie avec les fables milésiennes. Elle a de plus fait ellemême la traduction de son propre texte en notre langue , qui ne lui est plus étrangère , et m'a permis d'enrichir mon recueil de ce gracieux ouvrage , qui lui appartient tout entier.

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