‹ Chants héroïques des montagnards et matelots grecsChapitre 14 sur 26 · LE TOMBEAU · texte numérisé non relu

LE TOMBEAU

DU

KLEPHTEk

Le jour ne régnait plus 5 et du repas du soir Dimos fait disposer la frugale ordonnance « Chers enfans ! près de moi venez tous vous asseoir; » Lamprakis, mou neveu, toi, ma noble espérance ,

)) Revêts mes armes ; ta vaillance

» Est digne de les recevoir :

» Commande aux Grecs en mon absence.

» Vous, braves compagnons, prenez, prenec, hélas.

)i Ce sabre qu^à regret abandonne mon .bras ^

» Et de rameaux coupés sous le plus vert ombrage ,

» Formez un lit d'honneur où dorme mon courage.

» A l'apôtre du Christ mon ame veut s'ouvrir :

» J'ai besoin qu'en mon cœur descende sa parole.

» L'heure presse Il va donc mourir

» L'Hellène , vingt ans Rlephte , et trente ans Armatole !

)> Dressez à ma valeur un* tombeau spacieux ,

» Et que, resté debout , armant ma carabttie ,

)) J'y garde d'un soldat le maintien glorieux -,

» Qu'entr'ouvert aux rayons de l'aurore divine ,

)) On y laisse un passage à ses feux renaissans ,

» Pour que la voix de l'hirondelle , » Et que du rossignol les hymnes ravissans

» Me chantent , dans l'ombre étemelle ,

» Le retour fleuri des printemps. »

NOTICE

Les lecteurs admireront ,. comme moi, ce morceau recommandable , et tout ce qu'il contient de noble et de grave ; les derniers adieux d'un héros mourant à sa famille , sa piété chrétienne , ' et sa préoccupation d'un sépulcre j où sa fierté veut qu'on le place dans l'attitude de la guerre , et désire par une illusion qu'il aime à garder y que les rayons des beaux jours le puissent éclairer encore. La plus auguste mélancolie semble avoir dicté ce chant tout homérique.

Au lieu de ces deux vers qui terminent :

Me chantent dans l'omire étemeile *

Le retour fleuri des printemps.

j'aurais pu mettre ce seul vers aussi simplement que dans le grec :

Me chantent le beau mois de la saison nouvelle.

mais j'ai cru qu'en prolongeant un peu la portée de ce dernier trait , j'ajouterais à la profondeur du sentiment dont il pénètre l'âme.

KITZOS.

Par un fleuve arrêtée , ô mère de Kitzos !

Pâle , en pleurs , tour à tour furieuse ou plaintive ,

Ton désespoir querelle et lapide ses flots.

« O fleuve ! à ma douleur ouvre ton autre rive :

» Ah ! resserre ou suspends ton cours \ » Cède , fleuve cruel , une roule au secours » Qu'attend de mon cher fils la jeunesse cap*'

^ali:e. ».

Un gué la favorise ^ bêlas ! mais , sur le bord, Entouré d'Osmanlis , Kitzos marche à la mort. De mille affreux soldats la ligne meurtrière

De près le devance et le suit :

Sa mère , sûr leurs pas , se traîne la dernière Vers le jeune martyr qu'aux bourreaux on conduit. (( Où sont, ô mon enfant, tes armes rayonnantes, » Tes écussons dVrgent ciselés par nos mains? » -« Quoi ! mon aveugle mère ! ainsi tu te lamentes,

» Dans tes sanglots honteux et vains , » Sur le prix superflu de reliques brillantes ! » Quel étrange délire égare ta douleur !

)) Déplore mes beaux jours , déplore ma valeur ,

» Pleure , mais sur ma mort » Kitzos achève à peine

Que sa mère a coupé le lien qui l'enchaîne.

Kitzos , d'un trait de feu par sa vue animé , Rompt l'obstacle ennemi qui le tient enfermé,

Ressaisit sa mère , l'entraîne , Et, volant sur les monts , fuit libre et tout armé.

NOTICE

L'interpellation de la mère de Kitzos au fleuve qu'elle injurie en lui jetant des pierres, parce que son cours la sépare de son fils qu'on traîne à la mort sur un rivage contraire , rappelle ce que j'ai remarqué dans mes ccmsidérations préliminaires. Ce mouvement s'accorde avec le tour ordinaire des odes classiques. «Peut-on ménager avec plus d'art la surprise excitée par un dénouement inattendu que ne l'a fait l'auteur de cette chanson , en dépeignant la douleur passionnée d'une mère ^ la supercherie d'une vieille Grecque , et son adresse à feindre de ne pleurer que sur des plaques d'argent qui couvraient son fils y afin d'approcher de lui et de couper ses liens pour le délivrer. Cette petite pièce a distinctement un commencement , un milieu et une fin , dont les parties se correspondent à merveille.

On croit que Kitzos vécut aux environs du mont QEta , dans la Phocide. Vn village des Klephtes , indiqué par le texte grec de ce chant, établit cette probabilité.

TOVlâ MOURANT.

*Aux douteuses clartés de l'aube matinale ,

Je me lève, et r'ouvrant mon champêtre réduit,

Je rafraîchis d'une eau lustrale Mes yeux encor chargés des pavots de la nuit. J'entends des noirs sapins murmurer le feuillage 5 Courbés sous l'aquilon, les hêtres ont frémi*,

io6

Les Grecs pleurent un chef blessé dans le carnage : « Ps-tu, noble Yotîs, pour jamais endormi?

» Debout!... le bruit des airs t'annonce Tennemi. » — . Hélas! que peut, hélas! ma langueur déplorable? » O braves compagnons de mes derniers labeurs, » Un plomb mortel se cache en ma plaie incurable. )> Soutenez ma faiblesse!... et d'un vin délectable » Couronnez cette coupe, enivrez mes douleurs^ » Que je dise à Técho, dans un chant lamentable : » Oh! quand pourrai-je, assis au fond des bois épais, » Sur nos monts, dans nos prés, pleins de fleurs odorantes, » Loin des béliers luttans, voir les brebis errantes, » Et respirer la joie et Tamour de la paix! » •

NOTICE

Une teinte de tristesse attendrissante colore cette simple élégie : on se sent ému d'entendre un jeune guerrier qui, long-temps fatigué des combats où ses amis l'appellent encore, et qui, blessé mortellement, exbale ses regrets vers la vie paisible et vers la lumière qu'il va quitter. Des traits si naturels arrivent promptement au cœur, et leur exquise finesse devient rare de jour en jour parmi nos muses , moins pénétrantes que faussement subtiles , et pointillantes d'esprit.

Notez qu'Yotis , lassé de tous les cbocs , et n'aimant plus à se figurer que les douceurs de là paix , ne voudrait revoir les brebis que séparées des béliers mutins qui se combattent. Rien ne manque à cette tranquille image du repos qu'il déplore. Elle est dans le goût de Virgile.

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