LE PAPAS KLEPHTE
L pièce que l'on va lire, si elle est complète et correcte, n'en est ni plus intéressante, ni plus claire. L'on y voit un pacha arrivant à Eurypolis, plus ordinairement Europolis ou Nevropolis, ville située sur les confins d'Agrapha de la Thessalie et de la Doride , où il rassemble des Armatoles, pour aller à la poursuite d'un chef de Klephtes qui n’est point nommé, mais seulement désigné par deux qualifications diverses, l'une vague, équivalente au titre de secrétaire, d'homme lettré ; l'autre précise, celle de papas, ou de prêtre. C'est principalement pour la singularité de cette désignation , et pour celle du fait qu’elle suppose, que j'ai admis dans ce recueil une pièce où l'obscurité du fond nest compensée par aucun détail distingué.
Quelque étonnant qu'il puisse sembler de voir un prètre chrétien faire le métier de chef de Klephtes, cela sest vu néanmoins plus d'une fois en Grèce, et tout récemment encore, sous la domination d'Ali pacha. Des nombreux chefs de bande auxquels le despote de Iannina fit la guerre, un des plus célèbres fut un prêtre ; ce fut Euthyme Blachavas, plus connu sous le nom de . Papas Euthyme. L'histoire de cet héroïque patriote se-
rait trop longue à dire ici avec le détail qu'elle mériterait, mais on me pardonnera, je l'espère, de saisir l’occasion qui se présente d'en rapporter les traits principaux. C'est le meilleur commentaire que Je puisse donner du seul trait curieux que renferme la pièce suivante.
Papas Euthyme était l'ainé de trois fils qu'eut ce même Blachavas dont j'ai parlé, dans l'introduction, comme de l’un des capitaines de Klephtes renommés du dernier siècle, dans les Khassia, en Thessalie. De ses trois fils, Blachavas garda les deux plus jeunes pour élèves et pour compagnons dans sa carrière de Kiephte et d'Armatole ; mais par un sentiment de piété, il voulut que l'aîné fût prêtre. Ce n'était pas la vocation d'Euthyme ; cependant il obéit à la volonté paternelle, et exerca quelque temps, en paix, les fonctions sacerdotales. Mais aussitôt que son père fut mort, il déserta l'autel, ceignit l'épée de chef d'Armatoles, et fut reconnu pour capitaine par ses deux frères et par les autres pallikares du vieux Blachavas. Il parut si à son aise dans sa nouvelle position, et s’y comporta si bien, que l'on put aisément le soupçonner de n'avoir pas été un très-bon papas. |
Al pacha, qui avait un instinct merveilleux de ce qui pouvait être à son usage ou de ce qu'il y avait d’hostile et de dangereux, pour lui, dans le caractère des hommes auxquels il avait affaire , avait beaucoup d'inquiétude et de défiance au sujet d'Euthyme, et ne négligea rien pour ‘le perdre. Il lui fit la guerre et lui tendit des piéges ; il chercha à l'attirer par des caresses ; Papas Euthyme
ARGUMENT. 201 résista à tout, et ne traita jamais avec le-‘pacha qu à la condition de n'être point obligé de paraître devant lui.
Vu reste , ce n'était pas pour s'en tenir aux aventures ordinaires de la vie de Klephte , aux alternatives accoutumées de guerre et de rébellion dans les montagnes, de sécurité et de paix dans les postes d'Armatoles, que Papas Euthyme avait quitté le sacerdoce. Il avait une grande pensée , une pensée fixe dans le cœur ; il voulait faire quelque chose pour l'affranchissement de la Grèce.
On ne sait pas exactement quelle part il prit à la conspiration tramée, en 1805 , dans les îles Ioniennes sous les auspices des Russes, pour soulever contre les Turks une grande partie de la Grèce, conspiration dont j'ai déja dit quelques mots, à propos de Katzantonis. Πτ a seulement lieu de présumer qu'il en était instruit et devait y coopérer, mais peut-être moins dans l'intenon de favoriser directement l'entreprise d'autrui, que de s'en aider pour le succès de la sienne propre.
- Quoi qu’il en soit, cette conspiration n'ayant point eu de suite , Papas Euthyme se trouva obligé, je dirais
‘peut-être mieux, libre d'agir selon ses propres inspi- | rations et avec ses propres moyens. Le moment où éclata la dernière guerre entre la Porte et la Russie lui parut celui de mettre à exécution son projet, projet qu’il avait médité et arrêté de concert avec Démétrius Paléopoulos de Carpenissi, homme d'un patriotisme héroïque, à qui la nature n'avait refusé aucun genre de talent, doué au plus haut degré du génie des affaires, et d'une force d'ame à l'épreuve des périls, des obstacles et du malheur.
-Leus plan :étsis simple, et peut-être le plus sensé auquel on pût:sarrèter alors. 1 n'était pas question d'opérer une révolution générale, ni de tenter de rendre brusquement et d'un seul-coup l'indépendance à la Grèce entière. Îl s'agissait seulement de renverser Ali pacha, et d'établir. un gouvernement grec dans les provinces de sa domibation, en attendant que:les circonstances permissent de faire davantage. Pour. atteindre . ce.premier résultat, on n'avait pas besoin des Russes, dont lmtervention immédiate semblait dangereuse ; et l'on ανα! la chance de les intéresser à la révolution projetée, uue fois qu'elle serait faite. : .
. Quant: aux moyens d'exécution, ceux:sur lesquels on pouvait compler. paraissaient plus que suflisants. Tous les capitaines de Kiephies des différentes parties de l Grèce, «οὐ une multitude d'Agas turks, animés de h même haine contre Ali pacha, devaient coopérer avec la même ardeur.à son renversement, Il n'y avait pes jusqu'aux ministres du Grand-Seigneur, qui, convaincus de toutes les perfidies du vizir de Jannina , et alarmés de son pouvoir, ne désirassent, en ce qui le touchait, le succès des econspirateurs. κ΄
Les chefs des conjurés s'étaient. Jonné rendez-vous à jour fixe, dans la partie thessalienne du Pinde ; ils devaient de à descendre dans la basse Thessalte, la sou lever et y prendre des renforts avec lesquels ils se portersient sur Îannina. Papas Euthryme arriva le premier au rendez-vous , avec tous les compagnons qu'il ανα pu rassembler dans les Khassja , outre ses pailikares. Son
but était d'assurer et de faciliter, par quelques opérations préliminaires , l'arrivée et la jonction des autres capitaines qui étaient déja ou se mettaient partout en mouvement. fl était surtout urgænt de s'emparer du poste de Kastri, qui ‘est, pour la Thessalie, la clef de ceux des défilés du Pinde par lesquels on y descend de l'Épire et de la Macédoine ; il y envoya ses deux frères Théodore et Démétrius avec le gros de ses forces, c'està-dire avec deux ou trois cents hommes.
Jusque-là tout semblait marcher heureusement ; et tout était perdu. AË pacha savait tout : un des conjurés , un misérable, nommé Deli-Ghiannis, fils d'un papas de Metzovon , lui avait tout dit. Au premier mouvement de Papas Euthyme, il avait fait partir son fils Mouktar à la tête de 4000 hommes d'élite, qui tombèrent sur Kastri, avarit que Jes Grecs eussent pu s'y mettre en défense. Bien que pris au dépouvu par des forces si supérieures, ceux - ci combattirent en héros, et se firent
presque tous tuer sur la place. Théodoré et Démétrius périrent après avoir fait des prodiges de bravoure. Papas Euthyme, qui n’était pas là au moment de l'attaque, parvint à se sauver, et 8e réfugia auprès du capitan-pacha, qui l’accueillit favorablement, Ab étant encore alors dans la disgrace de la Porte. Mais le rusé tyran parvint à faire sa paix ; il demanda que Papas Euthyme lui fût livré, et on le lui Ίντα. Il essaya d'abord d'en tirer des renseignements et des aveux. Papas Euthyme n'ouvrit pas la bouche , et fut coupé en lambeaux, après avoir subi toutes les tortures qu'Ali fut capable d'inventer.