Chaptal
Chaptal (Jean-Antoine) , comte de Chanteloup , né , le 5 juin 1756 , à Nozaret (Lozère) , avait lu quelques livres de médecine et d’histoire naturelle chez son père. De Mende , où il lit de brillantes études sous les doctrinaires, le pressentiment de sa destinée scientifique le conduisit à Montpellier, la Salerne moderne. Sous les auspices d’un oncle , médecin fort riche et qui l’institua son unique héritier, il étudia la médecine , et, comme accessoires, l’histoire naturelle et la chimie. La dernière surtout le captiva. Docteur en 1777, il vit sa thèse de réception jouir de l’honneur, inusité pour une thèse , de deux nouvelles éditions. Paris , ce centre de toutes les illustrations françaises , ne pouvait manquer de l’attirer. Il y passa quatre ans, suivit les cours du chimiste Sage; mais, tout en se vouant alors à une spécialité , il ne rompit ni avec les sciences médicales ni surtout avec la littérature.
Avec Cabanis , il fréquentait les Delille , les Roucher, les Fontanes , et , dans leur conversation , il puisait l’habitude de cette élocution élégante , facile et nette , qui doit être le caractère de la science , lorsqu’elle se produit par le langage pour l’instruction publique : aussi, lorsqu’on 1781 , Chaptal alla remplir à l’école de Montpellier une chaire de chimie , qui fut créée pour lui à son insu , fut-on étonné de la perfection soutenue avec laquelle le professeur exprimait les abstractions les plus hautes , les détails les plus arides.
Alors commença , dans le midi de la France, la popularité d’une science, jusque-là reléguée dans les pharmacopées. Chaptal seconda cet essor par la publication du Tableau analytique de son cours (1783) et par celle des Elèmens de Chimie (1790). Cet ouvrage est le premier qui ait présenté , dans
un cadre un peu vaste, l’ensemble des connaissances chimiques d’après le nouveau système et avec la nouvelle nomenclature. Il s’en répandit en moins de quinze ans seize mille exemplaires.
Mais le trait essentiel des talens de Chaptal , c’était le besoin des applications. Selon lui, la science , sous peine d’être stérile, doit être utile. Enrichi récemment par un héritage de 300,000 fr., Chaptal donnait le précepte et l’exemple. Il établissait à Montpellier de vastes fabriques, multipliait les essais, donnait à la France ce qu’elle tirait jadis de l’étranger, à l’humanité des produits dont jusqu’alors la nature s’était réservé le secret. Ainsi naquit chez nous la fabrication de l’acide sulfurique, de l’alun artificiel et de la soude factice qui ont opéré une révolution dans les arts. Les états de Languedoc , dont l’administration fut justement célèbre , sentirent tout le prix de ces travaux. Chaptal devint près d’eux comme le dictateur des arts utiles. Pas une mesure n’était prise sur l’agricula ture , les fabriques et le commerce , sans qu’il fût consulté. En 1787, ils obtinrent pour lui le cordon de Saint- Michel et des lettres de noblesse ; mais dès-lors le vrai titre de noblesse pour Chaptal , c’était que l’on ne pouvait citer dans le midi d’industries notables qui ne lui dussent des améliorations directes. L’Espagne même, si peu sympathique d’ordinaire pour les scienci s et pour les progrès , l’Espagne ouvrit les yeux sur ces miracles d’un nouveau genre , exécutés à ses portes. Le chimiste français reçut l’offre d’un premier don de 200,000 fr. et de 36,000 fr. de pension annuelle, à la condition de transporter au-delà des Pyrénées les industries qu’il avait créées dans le Languedoc. Chaptal répondit à la lettre signée : Yo el Rey, ce qu’il répondit plus tard à trois lettres de l’immortel Wash-
ington , qui , sans doute inspiré par Franklin, invitait le savant de Montpellier à venir dans l’Union appliquer la plus féconde des sciences aux arts naissans du Nouveau-Monde : il refusa de quitter sa patrie , qui bientôt peutêtre aurait besoin de tous ses en fans.
Dès le commencement de la grande crise qui changea la France , Chaptal, sans en approuver la marche extérieure et en gémissant sur tant de meurtres , chaque jour renouvelés , s’était consacré à la patrie. Appelé du fond des prisons où , soit à tort , soit à raison , il avait été jeté , comme fédéraliste , à Paris , où le comité de salut public demandait aux savans la poudre , les armes, les projectiles nécessaires pour repousser l’invasion , il s’associa pour cette œuvre patriotique à Berthollet et à Monge, noble triumvirat sans lequel la bravoure des quatorze armées aurait été un rempart inutile. Bientôt, dans cette France, qui naguère ne fabriquait de la poudre qu’avec des matières tirées de l’Inde , alors fermée pour elle, les grands ateliers de Grenelle , [dont Chaptal était directeur, fournirent par jour trentecinq milliers de poudre ou de salpêtre.
Peu après commencèrent les cours réguliers de l’école Polytechnique.
Chaptal, dont on ne peut méconnaître l’influence; dans la grande pensée de Monge , fut chargé de la chimie végétale. La multitude et la variété des applications qu’il faisait entrevoir, en détaillant les principes, avaient produit une impression profonde chez ses jeunes auditeurs, lorsqu’on lui confia la réorganisation de l’école de Montpellier, puis la chaire de chimie de cette école. En même temps il siégeait dans l’administration de l’Hérault; mais son choix était fait. Les sollicitations de ses amis , ses nouvelles relations , tout le déterminait à se fixer dans la capitale. Il monta dans les environs de Paris des ateliers dans le genre de ceux qu’il laissait à Montpellier; et, comme dans cette ville , berceau de sa réputation, à côté des fabrications déjà connues, il multiplia les essais qui doivent en faire naître de nouvelles.
C’est à lui qu’est due la naturalisation
du fameux rouge d’Andrinople; c’est celui qui, aux pouzzolanes d’Italie, substitua les terres ocreuses; c’est par lui que la barille augmenta l’agriculture, et par suite l’industrie de la France. A la première exposition des produits industriels, en 179S, il eût obtenu, lui aussi, la médaille d’or, s’il n’eùt été au nombre des juges du concours. L’Institut, dont cette même année il fut membre ordinaire , et qui , dès sa formation , l’avait compté parmi ses associés, l’entendit lire des Mémoires sur un grand nombre de sujets que la chimie livre aux manufactures tels furent entre autres ceux qui décrivent ou exposent la fabrication de l’acétate de cuivre ou verdet cristallisé , la teinture du coton , l’usage des oxides de fer, le mordant pour la couleur rouge, la couleur jaune des végétaux, l’analyse de l’alun, des vues générales sur la formation du salpêtre, vues auxquelles il avait préludé par son Traite des Salpêtres et du Goudron (1796) , enfin le Tableau des principaux sels terreux et substances terreuses^ 1798). Son bel Essai sur le perfectionnement des arts chimiques en France (1800) contenait ou le résumé ou le germe de toutes ces recherches , et achevait de donner à son nom une célébrité européenne, Mais déjà le premier consul l’avait appelé au Conseil d’Etat. Pour coup d’essai , il lui confia l’instruction nationale. Le plan de Chaptal, pour améliorer et compléter le système des écoles, obtint l’assentiment du grand homme. Plusieurs des lacunes profondes qu’il signalait furent comblées; des institutions qu’il proposa pour répandre les connaissances utiles aux arts , les unes furent fondées par lui-même , les autres furent réalisées plus tard.
En janvier 1800, la retraite de Lucien laissa vacant le portefeuille de l’intérieur. Chaptal y fut nommé d’abord par intérim, puis définitivement.
Alors il put développer sur une large échelle, dans la France entière, ce qu’il avait essayé dans l’étroite enceinte du Languedoc; alors on vit ce que c’est que le pouvoir réuni aux lumières et à l’activité. Secondé par les Eœderer, les Crétet, les Fourcroy, les Fran-
çais de Nantes, le nouveau ministre compta en quelque sorte chaque jour de sa trop courte administration , par des bienfaits durables.
Les conseils généraux de départ emens, novices encore, reçurent une direction. La police des ateliers, les livrets des ouvriers , ’les chambres de commerce, les chambres consultatives des arts et des manufactures , naquirent , offrant en même temps des ressources, des garanties et des intermédiaires précieux entre les intérêts publics et l’autorité. Les bourses de commerce furent établies , multipliées.
D’habiles artistes anglais apportèrent en France quelques-unes de ces machines qui ont décuplé la puissance de la Grande-Bretagne et le bien-être de l’humanité. Le ministre en proposa l’adoption à tous les maîtres d’ateîiers français, institua des concours , promit des prix, créa dans le conservatoire des arts et métiers , avec d’admirables collections , un enseignement spécial des procédés nouveaux. La première école spéciale d’arts et métiers , créée à Liancourt par Larochefoucauld , fut protégée et transférée à Compiègne.
La société d’encouragement de l’industrie nationale reçut une subvention , qui a été long-temps sa ressource principale. L’exposition des produits de l’industrie devint périodique , ainsi que les récompenses dont il voulut qu’elle devînt l’occasion. Les mines , usines , salines , les tourbes , les approvisionnemens, la circulation des grains attirèrent aussi sa vigilance. Il appuya de toutes ses forces l’établissement du système des poids et mesures. Il voulut que tous les plants de vignes qui peuvent supporter la température de Paris fussent réunis dans les pépinières du Luxembourg. Lui-même , au milieu de tant de travaux, ne dédaigna pas de publier Y Art de faire , de gouverner et de 'perfectionner les Vins (1801), bientôt suivi du Traite théorique et pratique sur la culture de la Vigne (1801) , deux ouvrages cjui ont changé et amélioré la vinification en France, et V Essai sur le Blanchiment (1801).
Il fit plus : aussi simple au ministère que dans le professorat, il visitait les
ateliers, causait avec les fabricans , applaudissait aux découvertes , aux perfection nemens , donnait des conseils, souvent aussi donnait des primes, des encouragemens, des avances. Son suffrage doublait le prix des dons. Une impulsion, non moins forte, partie, on doit l’avouer, delà main du premier consul , accéléra les travaux publics , long-temps en proie à une stagnation désolante. Cent routes , à peine viables, se rouvirent au commerce et aux voyageurs. Les quais de Paris , des ponts sur la Seine , sur le Rhône , sur tous les grands fleuves de France ; la dérivation de l’Ourcq vers la Seine; de nombreux canaux ouverts, réparés, prolongés ou achevés ; une législation complète pour l’entretien de la navigation fluviatile , présageaient au pays une ère nouvelle. Les premières mesures pour l’achèvement du Louvre, pour la création du Musée Napoléon , pour la place et les monumens de la Bastille, pour les rues de Rivoli, de Castiglione, du Mont-Thabor, remontent aussi au ministère de Chaptal.
Tous ces actes déposent des lumières ainsi que du zèle du ministre. Mais ce qui honore son cœur en même temps que son esprit, c’est le soin qu’il mit à relever les établissemens d’humanité.
Par lui furent liquidées les dettes qui écrasaient les hospices, et des quêtes , des parts dans l’octroi , diverses cessions de rentes et domaines , leur constituèrent un nouveau patrimoine; par lui le régime paternel remplaça l’entreprise ; les sœurs de charité reparurent près du lit des malades ; des améliorations dans le logement, le coucher et la diététique diminuèrent un peu l’antique et trop juste horreur des classes nécessiteuses pour ce séjour de douleurs; de plus, il régla l’administration , la comptabilité de ces établissemens , il prescrivit les soins dus aux enfans abandonnés , il fonda le conseil général et gratuit des hospices de Paris. Il ne négligea rien pour la propagation delà Vaccine , et créa la Société de Vaccine si long-temps présidée par le vertueux Larochefoucault-Liancourt. Il institua les élèves sages-femmes à la maternité , organisa les Élèves de phar-
macie, réorganisa les Monts-de-piété.
Il introduisit les ateliers de travaildans les prisons , et songeait à en améliorer le régime. Sur sa proposition , les orphelins de Filangieri furent élevés aux frais de l’état dans le prytanée français.
Le premier consul ceignit la couronne d’empereur : Chaptal donna sa démission (1805), non par opposition, mais parce qu’il avait la conscience d’avoir beaucoup et bien agi et pour se livrer sans partage à la science. Il ne consentit à revenir au pouvoir qu’en
1813, aux jours de malheur, comme commissaire extraordinaire à Lyon, pour prévenir l’invasion , et, en 1815, comme directeur du commerce et des manufactures. C’est alors que dans le plus noble langage , il proclama devant le chef des Cent jours le besoin d’institutions mutuelles consenties entre la nation et le prince. De 1805 à 1814, Chaptal avait été sénateur, et de plus trésorier du sénat. Louis XVIII , en
1814, changea le premier de ces titres en celui de pair; mais après la seconde rentrée en France, il effaça le nom de Chaptal. C’était ôter à l’illustration de la Chambre , non à celle du vénérable comte de Chanteloup.
Rentré, sans plainte ni regret, dans les magnifiques domaines de ce nom, jadis voluptueuse retraite du duc de Choiseul disgracié , Chaptal sous l’empire et sous la restauration s’y livrait avec l’ardeur de la jeunesse à ces belles applications industrielles qui ontpresque permis à la France de se passer des richesses équinoxiales. La culture du pastel, de la betterave est de ce nombre. Il est impossible aujourd’hui de prononcer le mot de sucre indigène sans lier à cette idée le nom de Chaptal. On est heureux de penser que cet immense service rendu à l’industrie française n’était pas improductif pour son auteur. Grâce à ses judicieuses innovations , et à l’introduction d’un troupeau de douze cents mérinos à laine superfme qu’alimentaient les résidus de la fabrication saccharine, une terre de 14,000 fr. de revenu en rendit bientôt 60,000 de produit net, et Chaptal ne faisait mystère ni de ses gains ni de ses
procédés : il les publiait , les enseignait à tous de vive voix et par écrit ( Mèm . sur le Sucre de betteraves, 1815). Après avoir mis au jour sa Chimie appliquée aux Arts (1807), X Art de la Teinture du coton en rouge (1807) , Y Art du Teinturier, etc., il publiait encore son Tableau de V Industrie française (1819), la Chimie appliquée à V Agriculture (1823) , ouvrages qui, malgré les progrès des sciences sont encore les manuels des fabricans. La Chimie appliquée aux arts a été traduite dans toutes les langues de l’Europe. Les mémoires de l’institut, les annales de chimie, le nouveau dictionnaire d’agriculture, la nouvelle édition du Théâtre d’agriculture d’Olivier de Serres s’enrichissaient des articles de Chaptal.
On concevra facilement qu’à la Chambre et hors de la Chambre , Chaptal était membre indispensable dans toutes les commissions relatives aux lois sur le commerce , les fabriques et l’agriculture. Souvent il fit les rapports. En 1828 et 9, ce fut lui qui émit les opinions les plus remarquables sur les pétitions des propriétaires de vignobles. De 1819 à 1830, il prit ainsi part à tout ce qui intéressait le pays. Les 30 millions à prêter au commerce l’occupèrent encore après la révolution de juillet, alors que déjà l’on regrettait de né plus voir dans Chaptal qu’une voix qui tombe et une ardeur qui s’éteint. De cruels chagrins s’étaient unis à la vieillesse pour l’abattre : sans plainte, sans ostentation, il sacrifia sa fortune pour des dettes qui n’étaient pas les siennes. Sa femme et sa fille , dignes d’un tel époux et d’un tel père , l’entourèrent des plus tendres soins dans cette position douloureuse : son vieux domestique lui resta fidèle, comme aux jours de prospérité. Le comte Chaptal mourut le 30 juillet 1832. Le vertueux serviteur, pour lui payer un dernier tribut, voulut que les discours prononcés sur sa tombe, et les nécrologies dont il fut l’objet , fussent réunis et imprimés à ses frais. C’est de ce recueil que sont tirés tous les faits de cet article.
Y. Parisot.