V I C TOI U E
Statuette en argent.
Cil APÜ.
à loger les ouvrages qu’il a promis, et quand il les quitte, sa journée finie, (;’est dans un bel appartement (pie l’attendent une femme tendrement aimée et une fille adoptive sur (pii se concentrent toutes ses tendresses. Dans toutes les classes de la société parisienne, il compte des amis nombreux et puissants, et plus d’une maison princière lui ouvre scs portes toutes grandes.
Il serait puéril de prétendre ipic Cbapu n’a pas vu venir à lui avec une légitime satisfaction ces enviables maripies d’estime; toutefois, pendant les dernières années de sa vie, nous le voyons regretter la gloire un peu bruyante dont on entoure son nom. Homme d’étude et de pensée, (pie le monde et ses vaines satisfactions d’amour-propre n’ont jamais pu conquérir, Cbapu aurait souhaité n’êtrc eu rapport avec le public (jue par ses œuvres; il eut voulu vivre à l’écart, loin de la foule, caresser en silence scs rêves d’artiste et, dégagé de toute influence, de toute préoccupation mercantile, pouvoir exécuter à loisir un certain nombre de statues à demi ébauebées dans son cerveau et dont l’idée première se retrouve dans ses albums de croipiis. Ouoiijue jeune encore, il se sent prématurément usé par une vie di; traxail sans trêve, et il aspire à un repos relatif. « .l’ai été bâti pour conduire une cbarrue, et non pour les mille tracas de la ville », écrit-il à sa femme. Un peu plus tard, dans une letti'(‘ également adressée à sa femme, nous trouvons cette délicate pensée, (pii peint bien l’iiomme ; « ('/est dn'ile, pendant (|ue tn fais des rêves de grandeur, moi, c’est tout le contraire; je descends aussi bas (jiie tu montes haut... je trouve (pie je n’ai plus la vigueur d’autrefois, que je vieillis et (|ue je pourrais bien n’en avoir plus pour longtemjis. .le
DERNIERES ANNEES
me demande si, dans ces conditions, je ne ferais pas mieux de profiter du peu (pii me reste pour aller me reposer dans une cabane et finir tranquillement mes jours à jouir de la vie en spectateur paisible... Si tu voulais m’accompagner dans cette retraite, je serais le plus heureux des hommes. »
C’est à Rome que l’artiste voulait demander cette vie paisible et recueillie, à cette Rome qui avait bercé ses premiers rêves d’artiste et qu’il u’avait jamais revue depuis son départ de l’Académie. Plusieurs fois, il fut sur le point d’exécuter son projet; mais il fallait auparavant terminer les commandes « entrain ». Quand celles-ci furent achevées, d’autres, plus nombreuses, avaient pris la place des [iremières. Force lui fut donc de renoncer à ses idées de retraite et de continuer la rude existence ipi’il menait depuis sa jeunesse. 8i encore il n’avait eu qu’à s’occuper de sou métier de sculpteur ! Mais, avec la gloire, de nombreuses occupations lui étaient venues qui lui prenaient le meilleui’ de ses journées. Outre ses élèves particuliers, il avait accepté la direction d’un des ateliers .lulian et d’une école de jeunes filles; il faisait partie du Conseil supérieur des beaux-arts, de la Commission des beaux-arts de la ville de Paris et de celle de l’Union centrale des arts décoratifs. Chaque fois (pi’une élection avait lieu, soit pour le jury annuel, soit pour juger un de ces mille concours si fort à la mode aujourd’hui, son nom sortait un des premiers de l’iirne. Cbapu, obéissant à des scrupules exagérés peut-être, n’osait refuser ces corvées qu’il regardait comme un service pulilic auquel nul n’avait droit de se soustraire. Il apportait dans ces fonctions sa conscience et sa bonté habituelles, et toute
Cil A P U.
cause juste trouvait eu lui uu défenseur clialeureux et dévoué. Aussi que d’heures perdues eu discussions, en sollicitations, en démarches de toute nature! « Ma bouti(|ue ne désemplit pas, écrit-il un jour dans nn moment d’ameitume; je suis las de voir une foule de qens qui viennent se recommander ou recommander les autres. » Il ne veut pas cependant fermer sa porte, ému par toutes les misères qui l’implorent, et comprenant (pie si (pielques-unes sont feintes, heauconp sont réelles autant fpi’imméritées. .Ses lettres et aussi ses livres de comptes disent éloquemment l’inépuisahle bonté de son cœnr. Tantôt c’est un modelé devenu phtisirpie à la suite de longues séances dans le froid des ateliers (ju’il fera rapatrie!’, tantôt c’est un confrère (pie la maladie a terrassé et dont il achèvera l’œuvre pour lui permettre d’eu toucher le prix.
Puis, ce sont les anciens camarades de l’artiste, ceux « qui n’out pas réussi », un défilé lamentable de talents avortés, d’amours-propres aijjris, d’intelliqences déprimées par la misère et (pii sollicitent humblement, l’im, une place de professeur; l’autre, une modeste commande; le dernier, (juelque bout de ruban violet. Qu’elles sont ti’istement suggestives, ces lettres où, sous la plate llagornerie du (piémandeur s’adressant au « cher maître », perce l’âpre jalousie d’un ancien rival forcé de s’avouer vaincu! Quels curieux « dessous » elles révèlent sur ce monde si complexe des artistes! Ici, c’est un peintre ayant pignon sur rue et menant grand train, (pii, malgré le liant prix où sont cotées ses œuvres, va supplier un ministre de lui acheter son tableau, décidé, dit-il, de se tuer si on ne lui accorde pas cette faveur. Là, c’est un ancien prix de Home, décoré, à
DEIINIEIIES ANNEES.
([ui il faut du pain et ((iii offre à Chapu d’être sou pratieieii. A côté de ces détresses, plus ou moins imméritées, d’autres se révèlent plus poi^piantes. Voici (pieKpies détails sur la mort de Carpeaux : « X..., le praticien de Carpeaux, m’a raconté le dénuement des derniers jours, avant <pie le prince Stirbey le prenne sous sa protection. X... et un autre de ses amis avaient épuisé toutes leurs ressources ; ils n’avaient plus de (pioi lui procurer les médicaments nécessainis. faicorc qucl<jues jours, et ou était oblijjé de le porter à rilôt('l-I)ieu. Les détails de cette (in sont lamentables, dramaii(pies comim' un roman; tout avait été porté au Mont-de-Piété, habits, montre, outils. On n’imagine pas rpi’un homme de cette valeur ait pu (ni venir là. » Ouelrpies années pins tard, il parle en termes émus de Seboenewerk (1), un artiste de valeur, cependant, et qui a taillé dans un marbre exquis une des plus gracieuses statues de femmes de ce temps, ([ui « est en proie à la plus noire misère avec une femme agonisante ». fiC contraste de ces détresses avec sa prospérité (jui n’a jamais été aussi grande ne lui eulle le cneur d’aucun orgueil. H a conscience de sou talent, mais il sait aussi faire la part de certains hasards heureux (pii l’ont si puissamment aidé dans sa carrière : « 8i je pouvais te peindre les souffrances du plus grand nombre, écrit-il encore à sa femme, tu éprouverais une sorte de bien-être en voyant combien je suis favorisé. Il faut profiter de ce bon moment qui peut ne pas durer. » Ce
(l) Schœnewerk (.\lexaiulre), sculpteur, né en 1820, mort en 1885, se tua dans un accès de lièvre chaude en se précipitant tle la fenêtre de sa chamhre. Il est l'auteur d’un grand nombre de belles œuvres, entre autres une Salomé, une Léda, et la gracieuse figure de femme intitulée : .lu matin, qui ligure au Musée du Luxembourg.
CH A P U
(jui l’effraye le plus, e’est la crainte qu’il a de survivre à sou talent : « .T’ai été voir X..., raconte-t-il dans la même lettre. Il a exécuté une figure de femme d’après uatun;, assez correcte, mais faible, et un médaillon. Cela fait de la peim* de voir des vieillaixls n’ayant que d’aussi faibles moyens pour vivre, et j’en ai le cœur serré... I.e pis est (pi’ils ne s’en aperçoivent pas; sans cela, ils feraient autre cbose. Il vaut mieux cultiver la terre ou faire n’importe (pioi <pie de faire métier d’art sans amour. .T’espère que je n’eu ai riverai jamais là, et c’est ce qui me soutiendra jusqu’à la fin. »
Ce noble vœu , la mort se chargera de l’exaucer, en emportant l’artiste au seuil de la vieillesse, avant (pi’aucime de ces facnllés créatrices ait faibli. Au moment où il le formule, il vient d’avoir (juarante-huit ans. l’cndaut dix ans encore, il lui sera donné de travailler sans relâche et d’ajouter plus d’un glorieux morceau de sculpture à la liste déjà longue de ses chefs-d’œuvre. Tl nous faut parler tout d’aboixl d’une œuvre aussi originale que peu connue, et (pii nous montre un aspect tout nouveau de ce talent si souple et si vaiié.
Vers 1875, Cbapu fut mis en relation avec le baron Xatbanicl de Tlotliscbild, pour lequel un architecte français, INI. Girette, construisait à Vienne un somptueux hôtel sur le Tlieresianumgàsse. A l’extiémité d’une terrasse loiqjeant les corps de bâtiment de l’ hôtel, le baron avait fait élever une fontaine monumentale dominant les jardins, de manière à être aperçue des fenêtres de l’habitatiou et à former point de vue de toutes les promenades du parc, lia décoration de cette fontaine fut confiée à notre sculpteur, (pii, secondé par son compatriote, y trouva l’occasion de nombreuses et