‹ Charlemagne et sa cour: (742-814)Chapitre 46 sur 89 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

ENFANTS DE CHAHLF.MAGNB.

Pépin le Bossu.

I^'aîné des enfants de Gharleinagne avait reçu , sur les fonts de baptême, le nom glorieux de Pépin. Il avait pour mère la concubine Hirailtmde.

Il était beau de visage , mais difforme de corps. Au milieu dç ces rudes guerriers, qui savaient tous que la juste proportion des membres est la cause principale et le signe certain de la vigueur physique, il se faisait remarquer par l'exiguïté de sa taille et par une protubérance dorsale qui Tavait fait appeler Pépin le Bbssu. Et non-seulement il était pour la cour un objet de mépris; mais Charles lui-même le traitait moins comme un fils que comme un hôte importun. Il le destinait à TÉglisé. Cependant Pépin, n'ayant aucune vocation soil pour la vie claustrale, soit pour le ministère apo-

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stolique , restait à la cour et ne cachait pas qu'il espérait obtenir un jour, à titre de premier-né, le gouvernement de quelque grande province, et une large part de l'héritage paternel. En eflfet, sous la première race, les fils des rois, quelle que fût la condition de leurs mères, avaient le même rang et jouissaient des mêmes droits. Pépin se sentit donc profondément outragé, quand il vit distribuer toutes les provinces aux fils d'Hildegarde, sans aucun respect poui' la mémoire d'Himiltrude , sans aucun égard pour les droits de son fils. La cruelle Fastrade Faccabla d'autres injures : elle se fit un système de lui témoigner à toute heure , en tous lieux , .qu'il ne pouvait marcher l'égal de ceux qu'il prétendait appeler ses frères. L'esprit de vengeance est dans le cœur de tous les opprimés. Pépin prétendit se venger d'une manière éclatante.

En l'année 791, tandis que Charles poursuivait les Huns au fond de la Bohême, portant l'incendie dans toutes leurs retraites, Pépin le Bossu rechercha la confiance de tous les mécontents de la cour, et fit bientôt avec eux un pacte criminel. La mort du roi fut résolue. Celui-ci rentrait chargé de butin dans son palais de Ratisbonne , et , pour rendre de dignes grâces au Dieu des batailles, qui venait de confondre encore une fois les ennemis les plus redoutés de la race franqiie , il convoquait un concile et faisait condamner Fél^v, Avenue d'Urgel, auteur

d'une hérésie touchant la divinité de Jésus-Chrisl. Le concile s'était rassemblé dans l'église de l'apôtre saint Pierre à Ratisbonne. C'est dans cette église que les conjurés formèrent aussi leur rassemblement , durant une nuit d'été, et qu'ils vinrent jurer sur les saints autels , à la lueur des flambeaux sacrés , d'exterminer l'époux de Fastrade. Ce serment prononcé par toutes les voix avec Ténergie que donnent les résolutions tragiques , les conjurés se demandèrent Si cet acte solennel n'avait pas eu d'autres témoins que les images de pierre suspendues aux chapiteaux de la vieille basilique, et , cherchant alors dans tous les recoins de l'édifice, ils trouvèrent enfin sous un autel un pauvre clerc, qui n'était pas assurément venu là pour les entendre, mais qui, les ayant entendus , ne pouvait plus être que leur victime ou leur cômpUce. Ils le tirèrent tremblant de son réduit, et, sous la menace du dernier supplice, ils lui firent jurer à son tour de garder jusqu'à la tombe le secret que ses oreilles avaient reçu. Il jura; mais à peine eurent-ils quitté l'église, qu'il courut au palais avertir le roi.

Pour parvenir jusqu'à lui, il fallait franchir sept passages, et vraisemblablement convaincre autant de sentinelles qu'on venait apporter au chef de l'empire une nouvelle du plus grand intérêt. Le clerc traverse les sept passages, et frappe d'une

main résolue à la porte de la chambre où dormait le roi. Celui-ci, toujours alerte, s'éveille, et demande quel audacieux vient troubler son repos à pareille heure. Les femmes qui veillaient non loin de là pour le service de la reine et de ses filles ouvrent la porte, et, se trouvant en présence d'un misérable, aux yeux hagards, qui réclame insolemment la permission d'entretenir son auguste maître, elles s'empressent de le repousser. La porte fermée, elles rient de la frayeur qu'il leur a causée, et, pressant leur robe sur leur bouche pour contenir les éclats de ce rire intempérant, elles se retirent. Charles les rappelle, voulant savoir qui Fa réveillé. « C'est, disent - elles , un vil marchand, sans barbe, n'ayant pour tout vêtement qu'une chemise de toile et des haut-de-chausses, un pauvre fou, qui prétend, grand prince, avoir affaire de vous entretenir sur-le-champ. » Ne se fiant guère à ce rapport, Charles ordonna que le nocturne visiteur fût introduit sur-le-champ, comme il le désirait. Notre clerc courut alors se jeter à ses pieds et lui transmit tous les discours tenus sous les voûtes sonores de Saint-Pierre. Avant . la troisième heure du jour, les conjurés étaient arrêtés*. Charles était magnanime et savait pardonner; mais il savait aussi punir, et, quand on avait provoqué

1. Des faits et gestes de Charles le Grand, par le moine d« Saint-GaU, livre IL

sa colère, on avait tout à craindre. Ayant pris soin d'apprécier les circonstances, qui faisaient, parmi les conjurés, de plus grands et de moindres coupables, il condamna les uns à la perte de leurs biens' ou à l'exil, les autres au gibet; d'autres.enfln eurent la tête tranchée. Pépin le Bossu, battu de verges et rasé, fut envoyé dans* l'abbaye de Saint- Gall , où les moines l'employèrent à cultiver leurs légumes. Quelques années après, sa peine fut adoucie : le roi, le prenant en pitié, lui permit de quitter Saint-Gall et d'aller à Prum finir ses jours dans le repos. C'est là qu'il mourut en l'année 811. Le clerc qui les avait dénoncés était un Lombard, venu de Pavie en France à la suite de Didier. On le nommait Fardulf. Pour le récompenser, le roi lui donna l'abbaye de Saint- Denis, qui venait de perdre son chef spirituel, le vénérable Maginaire. Il n'était pas indigne d'une telle faveur. Gomme on l'apprit bientôt, il avait du savoir, de l'esprit, et il était propre aux affaires. On a conservé des vers de sa façon *, qui valent bien ceux d'Alcuin. Théodulfe, évèque d'Orléans, devint un de ses amis et a composé un petit poëme en son honneur'. Charle-

1 . Voy. un diplôme du 31 mars 797, qui restitue à l'un des complices de Pépin , nommé Théodald , ses biens confisqués (dom Bouquet , tome V , page 758).

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